— Non! mais il y a eu l'expérience de l'année dernière ; nous avons dû nous montrer extrêmement sévères pour la malheureuse enfant, et elle s'en souvient. Si son cœur parlait cette année, elle le serrerait dans un étau!…
— Voilà le résultat de l'expérience!…
Élise ne levait pas les yeux sur le bel étranger qui, cependant, dansait le soir avec plusieurs jeunes filles. Madame de La Hotte faisait tous ses efforts pour éloigner le cœur inflammable d'Élise jusque même des jeunes filles avec qui dansait le bel étranger. Et le mot d'ordre était donné, dans la famille, de ne jamais parler de ce monsieur en présence d'Élise.
Il y avait alors, dans la maison du cours Jonville, la tante de Saint-Brieuc et sa fille, celle-ci du même âge à peu près qu'Élise, nommée Anne, assez disgraciée de nature et qui, à cause de cela, ne causait point les mêmes alarmes que sa cousine. Anne répéta, sans retard, à Élise le mot d'ordre qu'elle avait reçu. Élise s'exclama :
— On peut bien parler de lui en ma présence, dit-elle : je ne suis pas près de m'emballer pour sa figure. Je le trouve ridicule.
— Je pensais bien, dit la cousine Anne, que tu n'avais pas manqué de le regarder…
— Bien sûr, que je l'ai regardé. Il est grotesque avec sa raie jusqu'au milieu du dos et ses moustaches deux fois trop longues : il me fait l'effet d'une réclame pour cosmétique, ou d'un tzigane.
Anne répéta les propos d'Élise. Madame de la Hotte fut enchantée, parut rassurée ; puis tout à coup :
— De deux choses l'une, dit-elle : ou bien c'est Élise qui a parlé spontanément à sa cousine de ce monsieur, et c'est donc qu'elle pense à lui ; ou bien c'est Anne qui a pris les devants en transgressant la défense de parler…
Anne évidemment n'en mena pas large lorsqu'il fut avéré que c'était elle qui avait parlé. Il n'en demeura pas moins qu'elle avait ramené la sécurité dans l'esprit des parents. Élise était raisonnable ; même en présence d'un si beau garçon, elle demeurait impassible ; elle n'avait donc pas ce cœur d'étoupe tant redouté. D'ailleurs, faisait-on observer, de l'aventure de l'année précédente il ne demeurait en elle aucune trace. Elle avait recouvré son entrain, sa belle humeur, et tout le monde avait pu remarquer que de fréquentes rencontres avec le sous-lieutenant Piédoie la laissaient très indifférente. Allons! Allons! Élise était une jeune fille avec qui l'on ne désespérait pas de pouvoir parler raison lorsqu'il s'agirait de la marier.