Quelle imprudence de s'être tant échauffés! Ne se donnant pas trois semaines pour que s'imposât quelque dérivatif aux plaisirs de la plage, les parents n'avaient-ils pas fixé la date d'une excursion à Jersey! Cette excursion était devenue inutile. Eh bien, cette excursion, ce fut Élise qui la réclama.

Ah! par exemple, on ne s'était pas attendu à cela.

Cette excursion coûteuse et superflue, il fallut ruser pour en détourner la jeunesse, affirmer que les matelots pronostiquaient une mer démontée pour la semaine suivante, et se prêter plus que jamais aux divertissements du Casino, afin que tout le petit monde eût au moins une compensation.

Une fête, au profit des « Terres-Neuviens », devait précisément avoir lieu dans la huitaine. Après le feu d'artifice, serait donnée une grande soirée dansante. La jeunesse se résigna, non sans maugréer, disant que ces saisons de bains de mer, « c'était toujours la même chose ». Les fameux plaisirs du Casino, qui avaient tout bouleversé peu d'années auparavant, cette génération trépidante les avait déjà épuisés.

La fête eut lieu, qui fut déclarée insipide, et la soirée, d'un mortel ennui. Le baromètre, entre parenthèses, s'était maintenu au beau fixe.

Il se trouva que madame de La Hotte eut un motif de partager l'humeur bougonne des jeunes gens.

Madame de La Hotte jugea, et elle en avait fait la remarque notamment à la grande soirée, qu'on faisait peu danser sa fille. Non qu'Élise s'en plaignît! De la danse, mon Dieu, elle n'était pas folle, et elle prétendait même que rien ne lui répugnait davantage que de passer des bras d'un monsieur en ceux d'un autre. Élise était très droite, très sincère ; il fallait la croire. Mais sa mère fut un peu froissée dans son amour-propre.

Toutes les jeunes filles s'arrachaient M. Destroyer, le si beau garçon, malgré les insuffisantes références et malgré la femme aux cheveux teints. M. Destroyer avait pénétré dans plusieurs familles des plus honorables.

Il n'avait pas même cherché à se faire présenter Élise! Madame de La Hotte, sans souffler mot de l'impression qu'elle en ressentait, avait des suffocations. C'était elle, non sa fille, qui désormais suivait de l'œil, à la dérobée, le jeune homme à la « raie jusqu'au milieu du dos » et à la moustache victorieuse, et elle blêmissait de voir telle et telle des amies d'Élise paraître charmées en valsant entre ses bras.

Élise, non pas jolie précisément, était grande, souple, et fine ; elle avait des cheveux blonds, abondants, une bouche un peu large sur des dents moins régulières que pures ; et elle avait aussi ces yeux longs, facilement alanguis, où l'on devine d'infinies possibilités de tendresse, ces yeux légèrement relevés vers les tempes, où la prunelle glauque, comme un étrange animal sous-marin, blotti dans sa grotte, semble se dissoudre tout à coup dans une belle eau d'émeraude ; les sourcils rapprochés entre eux et rapprochés des cils ; le nez petit, bien taillé, net et décidé. On lui reconnaissait d'un commun accord une séduction assez particulière. Sa famille, bien qu'un peu hautaine, était excellente ; ses parents pleins de bonté ; et enfin, indépendamment de son avenir, tout le pays savait que le chiffre de sa dot serait appréciable.