M. Destroyer ne faisait pas danser Élise.

Madame de La Hotte en conçut d'abord un violent dépit, qui faillit éclater. Mais elle se contint. Elle attendit avec une patience peu ordinaire à son tempérament vif.

Une après-midi de la fin d'août, par une très grande chaleur, madame de La Hotte, laissant sa famille, alla se réfugier dans la salle de lecture ombreuse, où une grande table revêtue d'un tapis vert portait les journaux, les périodiques illustrés, le Correspondant, la Revue Britannique et la Revue des Deux Mondes. La belle raie s'allant perdre sous le faux-col, les deux pointes symétriques de la moustache noire, elle les vit, en entrant, balancées suivant l'oscillation d'un rocking-chair! Le visage de M. Destroyer disparaissait derrière l'emboîtage aux coins cuivrés de quelque journal amusant. Elle alla s'asseoir à une petite table à écrire, située tout à côté de lui ; et, presque aussitôt — patatras! — laissa tomber son sac contenant son étui à lunettes, une lorgnette de théâtre, des ciseaux, des aiguilles, une boîte de perles à enfiler qui s'ouvrit et laissa échapper mille petites boules vagabondes et multicolores.

M. Destroyer rompit aussitôt le rythme de l'oscillation et fut debout, puis à genoux sur le tapis végétal.

— Oh! monsieur, je me confonds en excuses! Vous êtes vraiment trop complaisant, monsieur! Je vais appeler le garçon, qui me connaît bien, je suis madame de La Hotte ; il apportera un balai et une petite pelle ; vous n'en viendriez pas à bout, monsieur, et d'ailleurs, je serais très confuse de mettre ainsi à contribution votre complaisance… Voilà ce que c'est que d'être vieille et de n'y plus voir goutte!… Je crois poser mon sac sur la table : je le laisse tomber dans le vide.

— Mais, madame… il fait si sombre ici… Les meilleurs yeux du monde… Je vais, si vous le permettez, appeler moi-même le garçon.

Et M. Destroyer de se précipiter vers l'entrée du Casino où se tenait dans sa guérite un homme à tout faire.

Quand M. Destroyer revint à la salle de lecture, un balourd, en entrant, posait son énorme pied sur les perles qui crépitaient comme un feu de sarments. M. Destroyer et madame de La Hotte levèrent simultanément les deux bras en un même geste de détresse, souriant toutefois, l'un et l'autre, lui, parce qu'on rit toujours un peu de tels minuscules malheurs, elle, le sacrifice volontiers fait de ses perles à enfiler, toute au plaisir d'être autorisée dorénavant à adresser des sourires de reconnaissance au beau dédaigneux M. Destroyer.

Le garçon vint avec la pelle à poussière et un petit balai, afin de ramasser le reste des gouttelettes de verre coloré, et il fut secondé dans cette tâche par Élise et sa cousine, qui, à genoux sur le tapis végétal, entre les fines extrémités de leurs doigts, allaient pincer les perles dans les anfractuosités du tissu grossier. M. Destroyer avait écarté le rocking, et, par discrétion, il continuait de se balancer, le nez dans son journal amusant, n'osant se mêler à la chasse des jeunes filles.

Lorsqu'il quitta la salle de lecture, il fit un grand salut à madame de La Hotte et donna même un coup de tête supplémentaire à l'adresse d'Élise et de la cousine, qu'il n'avait pas l'honneur de connaître. Elles virent, entre les cheveux noirs parfaitement lustrés, la belle courbe de la raie droite qui semblait n'avoir pas de fin.