— Fichtre! les jeunes Perceville et mademoiselle du Haussier, pour n'en pas nommer d'autres, ne le trouvent pas si commun!
— C'est leur goût, maman.
Chaque soir, M. Destroyer vint demander à Élise soit une valse, soit un quadrille. Il la reconduisait à sa mère et demandait à celle-ci des nouvelles du petit ouvrage de perles qu'elle faisait. Il était correct, et non pas plus. Madame de La Hotte recommença bientôt de pester. Était-ce la peine de se mettre en branle à propos de ce monsieur, si l'on n'avançait pas d'un cran? Il semblait être plus familier avec d'autres jeunes filles.
Comme il adressait pour la dixième fois à madame de La Hotte sa question sur l'ouvrage de perles, madame de La Hotte lui dit :
— Mon ouvrage de perles va être interrompu : nous avons promis à la jeunesse un petit voyage à Jersey. Connaissez-vous Jersey, monsieur?
— Non, madame. Je me propose de faire cette petite expédition avant mon départ.
— C'est une excellente idée. Il ne faut pas attendre la mauvaise saison.
Il fallut, en effet, exécuter la promesse faite aux enfants, et bien qu'elle ne répondît en rien au but qu'on s'en était proposé. Ils la réclamaient tous les jours.
On prit, un beau jour, le bateau commandé par un blond et rougeaud capitaine anglais ; on fit une heureuse traversée de trois heures, et on était, le surlendemain, sur la terrasse de Montorgueil-Castle, d'où l'on aperçoit sous un soleil de plomb, au delà d'une mer calme comme un bol de lait, la côte de France, fine, transparente et rose, lorsqu'on vit émerger, par l'escalier de pierre, de magnifiques cheveux noirs couchés de part et d'autre d'une interminable raie, puis les deux pointes des moustaches de M. Destroyer, qui, ayant chaud, montait, sa casquette anglaise à la main.
Se retrouvant, par hasard, à l'étranger, il sembla qu'on eût été jusque-là très liés ; et ce furent des saluts, des shakehands, des cris de surprise joyeuse. M. Destroyer était un de ces hommes qu'amusent la société des femmes et, à défaut de femmes, celle des jeunes filles. Privé de la guirlande que lui tendaient le soir les beautés granvillaises, il appréciait la rencontre d'Élise, à qui il n'avait accordé aucune attention particulière, mais qui ne lui déplaisait certes pas. Élise, il est vrai, n'était guère encourageante ; mais sa mère y suppléait par l'entrain qu'elle apportait à mettre à profit l'occasion présente afin de se créer avec M. Destroyer une intimité exceptionnelle et qui l'emportât haut la main sur les relations qu'il avait pu nouer avec les autres familles.