Jeannette laissa tomber ses bras comme si on lui posait une question monstrueuse. Et elle cherchait que répondre.

— Rentrer chez Madame!… Madame n'y pense pas!

Elle se sentait salie à jamais d'avoir vu seulement son Élise sortir du chemin commun. Si elle l'assistait en ces maudits préparatifs, c'était bien en vertu d'un grand et long amour. Mais avoir à raconter à madame de La Hotte ce qu'elle avait vu? Non, elle préférait avoir les os rompus par son soudard de fils. Elle empoigna le crucifix, elle ; elle l'enveloppa soigneusement et le coucha dans une malle. Élise la regardait faire. Quand la vieille eut le dos tourné, Élise alla retirer l'ivoire enveloppé et le déposa dans un placard vide, en rougissant comme lorsqu'elle était petite et se cachait pour un mauvais coup. Puis, quand ce fut fini, Jeannette héla, du balcon, plusieurs de ces fiacres maraudeurs qui allaient si lentement sur le boulevard ; et Élise, toute seule, s'installa dans l'un d'eux en disant adieu à Jeannette et au concierge.

— Madame a bien laissé son adresse? demanda celui-ci.

— Jeannette vous dira.

Mais Jeannette ignorait l'adresse. Élise la confia au cocher, et elle fit signe aux autres de prendre la suite.

Cahin-caha, les trois fiacres découverts descendirent le boulevard Malesherbes jusqu'à la Madeleine, prirent la rue Royale et la rue de Rivoli. On passa devant l'église Saint-Germain-l'Auxerrois. Élise eut encore une idée imprévue. Elle pensa, en femme accoutumée aux pratiques pieuses : « C'est là ma nouvelle paroisse », et l'ancienne élève forte en histoire se rappela une parole de son professeur qui l'avait toujours frappée : « Aux premiers siècles, ceux qui n'avaient pas reçu le baptême n'étaient pas admis à pénétrer dans la nef et demeuraient hors de l'église pendant les offices. » Et elle se vit sur cette place, sous la pluie. Est-ce qu'elle n'avait pas reçu le baptême?…

L'appartement retenu pour elle par les soins de M. Le Coûtre était situé quai du Louvre. Elle pénétra dans sa nouvelle demeure par un corridor long et sombre qui s'ouvrait entre des volières d'oiseaux. Elle n'avait vu, en arrivant, que cages, que grainages, que volettement d'ailes multicolores ; et un pépiement âcre, aigu et joyeux l'avait accueillie à la descente du fiacre : le bruit du cours Jonville à l'aube, les matins de bals, ou celui du coucher du soleil dans les vieux arbres de Saint-Pair.

Elle entra dans le corridor long et obscur, toute seule, sans domestique, car elle avait ingénument compté sur Jeannette ; et M. Le Coûtre, par une sorte de décence assez saugrenue, mais ordinaire aux personnes qui n'ont pas coutume de violer les usages reçus, ne devait que plus tard venir voir Élise, en ami. La concierge, nommée madame Courvoisier, à l'aspect de l'âge, de la toilette et de tout cet air de bon aloi qu'Élise répandait, était dévorée de curiosité. Elle comprit aussitôt qu'elle n'avait pas affaire à une femme ordinaire. Mais qui était sa nouvelle locataire? Pour une jeune femme si bien mise, l'appartement du quai du Louvre était trop modeste. Un revers de fortune? Mais toute seule atteinte? sans mari, ni parents?… Le monsieur qui avait retenu l'appartement « pour une dame seule », qui était-il par rapport à elle? Énigmes difficiles à résoudre et qui tourmentaient d'autant plus madame Courvoisier, que la nouvelle locataire ne se montrait pas prodigue en paroles confidentielles. La concierge s'appliqua à la gagner par ses prévenances. Elle promit de lui monter à dîner, de lui procurer une femme de ménage. Elle déballa elle-même ce qui était immédiatement nécessaire. Mais devant les malles béantes, dans cette chambre si médiocre, au sol carrelé, encore sans tapis, aux parois toutes nues, Élise fut prise soudain d'un accès de mélancolie. Elle laissa tout, malles et concierge, et s'en fut s'accouder à la fenêtre qui donnait sur le quai.

C'était un jour ordinaire ; une agitation bruyante rendait mouvants à ses yeux et le trottoir aux oiseaux, et la chaussée, et l'autre trottoir, sous les arbres, où toutefois quelques flâneurs semblaient s'endormir en regardant le fleuve. Voitures, tramways, trains de péniches, remorqueurs sifflants, cochers à voix rauque, vacarme dans les cages où l'on discernait la note aiguë des pinsons et les interjections des perroquets terminées sur une note trop humaine. L'air poussiéreux contenait un mélange des odeurs les plus variées ; une impression agréable provenait du feuillage neuf, incomplet encore et frissonnant des peupliers ; infiniment plus frais que les vieux ormes du cours Jonville, ils semblaient sourire d'aise parce que leur pied baignait dans la rivière. Sous leurs jeunes frondaisons reposantes, on voyait doucement avancer les chalands, grosses masses que seul un homme, à la barre, animait. Et chacun d'eux était orné de quatre pots de géraniums ou de fuchsias.