Élise demeura là longtemps, laissant flotter son rêve au gré du lent mouvement aperçu à travers les feuilles. Maintenant qu'elle avait accompli un acte dont le caractère insolite et l'importance la confondaient elle-même, elle éprouvait le besoin d'un repos sans fin. Mais, en même temps, le repos dans la solitude absolue lui semblait pire que la mort, et quand elle se retourna vers la pièce en désordre, vit les malles et valises, les unes défaites, les autres closes et ficelées, un étourdissement la jeta toute vêtue sur son lit, et elle s'endormit profondément jusqu'au crépuscule.
Elle eut alors le plus affreux réveil de sa vie. Le lieu où elle était lui parut sinistre ; les bruits inusités du dehors évoquaient une contrée étrangère, une autre planète même, pensa-t-elle, où elle avait peut-être émigré, seule de son espèce, seule à jamais. A aucun moment passé elle ne s'était sentie si seule, ni lorsqu'elle s'était trouvée chez son mari, sans amour ; ni quand elle avait perdu son pauvre petit enfant ; ni quand elle avait acquis l'assurance que son mari la trompait doublement ; ni lorsque, à Granville, environnée d'une famille qui ne comprenait rien de sa pensée ni de son état, elle avait dû cacher l'une et l'autre à tout le monde ; non, non, jamais elle n'avait eu jusqu'ici l'impression de la solitude.
Pourtant elle avait presque toujours vécu au milieu d'êtres étrangers à son âme et très ignorants de ce qu'il y avait d'essentiel en elle-même. Or, tout au contraire, elle venait dans cette chambre se réfugier pour attendre le seul homme qui l'eût vraiment environnée de tendresse, le seul homme qu'elle aimât. Et ne fallait-il pas qu'elle l'aimât pour être ici à l'attendre? Il viendrait demain. Elle l'aimait. C'était lui qui avait choisi cet appartement pour elle. Il avait choisi l'appartement modeste, parce qu'il vivait modestement lui-même, et puis que savait-il, et que savait Élise elle-même sur l'état prochain de sa fortune? Pourquoi n'éprouvait-elle aucune complaisance pour cet appartement? Une nuit à attendre l'ami, qu'était-ce, en comparaison de tant de nuits passées dans une chambre voisine de celle d'un mari indifférent, ou de tant de nuits, dans sa famille, entre une mère si peu intelligente, cause inconsciente de son malheur, et une sœur dont la stupidité l'exaspérait? Pourtant, ni à Granville, ni au boulevard Malesherbes, elle n'avait éprouvé quoi que ce fût de comparable. Ce soir, au quai du Louvre, elle se sentait perdue. Jamais elle n'avait accompli un acte plus libre, jamais fait un pas plus délibéré, mieux voulu ni plus longuement prémédité ; jamais elle n'avait été poussée d'un élan plus indépendant vers un être. Il ne lui semblait pas qu'elle laissât rien d'elle au mari qu'elle quittait, et, s'il ne lui seyait pas certes de contrister gravement sa famille, qu'était-ce que cette contrariété pour une femme amoureuse qui se donnait de plein cœur à l'homme qui la désirait et qu'elle voulait?
Cependant, elle se sentait perdue. Pourquoi?
Vers huit heures, madame Courvoisier ouvrit la porte, et le fumet, d'ailleurs appétissant, du potage, se répandit dans la pièce en désordre.
— Où c'est-il que je vais poser mon dîner? On se croirait ici à la consigne, rapport aux bagages! Ne manquent que les employés de l'octroi. Madame aurait bien dû me laisser au moins déballer ses affaires de nuit. Madame est « éclassée », je le vois bien ; je parie que Madame aura passé la nuit dans ces maudits chemins de fer… J'ai fait une gibelotte de lapin : c'est le régal de Courvoisier, et de bien d'autres : Madame ne sait pas qu'un de ces messieurs du journal qu'est situé juste par derrière, attiré par l'odeur, est venu un soir me demander la permission, et moyennant rétribution, bien entendu, de s'asseoir à notre table… Ah! il y en a qui sont rigolos, chez ces journalistes, — et c'est des sérieux, ceux-là, qu'on assure. — Madame se reposera ; Madame peut compter sur une bonne nuit ; le voisinage de l'eau est calmant…
Et madame Courvoisier parlait toujours. Son bavardage ne distrayait aucunement Élise.
Un sombre nuage que balaie le vent du matin : il ne restait rien à Élise de son accablement lorsqu'elle s'éveilla avec l'aube, tout habillée, telle qu'elle s'était étendue la veille sur son lit, les persiennes étant demeurées grandes ouvertes. Elle alla à la fenêtre, où l'air frais faisait frémir les platanes et où le silence à peine troublé par quelques premiers pas, par un roulement de charrette à bras, l'étonna. Elle n'avait jamais vu ni respiré Paris de si bonne heure, et le quartier qu'elle habitait ne lui rappela plus du tout le Paris connu d'elle. Elle identifiait certains monuments, nommait des rues, n'ignorait pas la Seine ; et cependant elle se trouvait transportée en un lieu nouveau. La flèche aiguë de Notre-Dame perçait un ciel incertain, vaporeux, que l'on croyait tantôt lilas et tantôt rose ; la statue équestre d'Henri IV sur le Pont-Neuf, en face des deux charmants bâtiments Louis XIII, donnait un air vieille France au paysage ; le dôme du Panthéon, assis sur ses colonnes, commençait d'étinceler dans le lointain à gauche ; à l'opposé, la petite calotte de l'Institut restait grisonnante et tassée ; entre les cimes légères et mobiles des grands peupliers, l'hôtel des Monnaies était un palais, un peu solennel, étranger, glacial, tout en lignes, comme un beau dessin d'architecture ; sur tout cela un air moins guindé, plus sans façon, plus libre que les lieux habités jusque-là par elle. Non, en vérité, ni le profil de Saint-Augustin, ni les verdures du parc Monceau, ni les quinconces assombris du cours Jonville, ne lui avaient soufflé une si riche bouffée d'oxygène. Elle aspira ce vent léger avec enivrement ; et, ayant pensé que son ami viendrait la voir aujourd'hui même, elle arracha vite ses vêtements et se recoucha, d'un bond, comme une enfant, réfugiée contre l'image de cet homme puissant et protecteur qui lui plaisait, quasi grisée, d'avance, par un tourbillonnement de nouveautés.
Ce fut madame Courvoisier qui la réveilla en lui apportant un mot de M. Le Coûtre. Elle annonçait en même temps à sa nouvelle locataire qu'elle avait sous la main la femme de ménage indispensable : une fille peu chanceuse, nommée Mélanie, qui venait de déposer son enfant à la Maternité, une fille adroite de ses mains « comme une fée », et qui se présenterait, toute prête au travail, dans la matinée, pour faire au besoin le déjeuner de Madame. Mais M. Le Coûtre, par son télégramme, annonçait qu'il viendrait vers midi prendre Élise pour l'emmener au restaurant.
Élise fit sa toilette et s'habilla avec l'allégresse d'une pensionnaire un jour de sortie. Ah! qu'elle avait en elle de jeunesse contrainte! et quelle grâce inaccoutumée accompagnait le moindre de ses gestes dans cette chambre rudimentaire, au milieu de ces malles éventrées qui faisaient pousser des exclamations désespérées à madame Courvoisier et à Mélanie : « Où est-ce que Madame va loger toutes ses robes? Madame devrait prendre en sus le petit appartement du sixième, qui a une terrasse avec vue et tonnelle… Avec la vigne vierge et des volubilis, Madame serait là, sauf votre respect, comme une Mimi-Pinson!… »