Élise ne put s'empêcher de sourire, soit qu'elle comparât cette image de la beauté idéale avec celle de son grand ami, soit qu'elle prît en pitié ces malheureuses idées cristallisées dans les cerveaux, qui sont si innocentes par elles-mêmes et qui, pourtant, peuvent introduire le désordre dans toute une vie. Que lui reprochait-on, en somme, en ce pénible moment? Pourquoi était-elle reniée par son père? Pourquoi ses parents avaient-ils fait treize heures de voyage dont ils semblaient tout flétris? Pourquoi cet appareil de justice dans un salon où chaque meuble, chaque objet, la pendule, les tableaux et le lustre, semblaient voilés de pudeur sacrée? Pourquoi? sinon parce qu'Élise avait un jour doucement acquiescé au choix que madame de La Hotte lui faisait d'un mari conforme à son propre penchant pour les Adonis?
Élise souriait, tristement, dérisoirement. Madame de La Hotte pouvait-elle songer à ce point initial d'une série de faits enchevêtrés? Nous oublions si vite! Nous nous rendons si peu compte des motifs de nos actes!
Madame de La Hotte ne comprit pas ce que signifiait ce sourire. Elle crut qu'il répondait par une timide affirmative à la question posée par elle. Elle crut que sa fille, ayant, — ceci était admissible, — à se plaindre gravement de son mari, avait trouvé un plus bel homme encore! Et, à cause de cette possibilité, elle conçut tout à coup pour sa fille une secrète indulgence.
Elle s'approcha d'Élise et lui prit la main :
— Ton père est sévère, lui dit-elle ; mais songe que tu nous fais beaucoup de chagrin…
— Il ne s'agit pas de chagrin! s'écria M. de La Hotte, il s'agit d'une brisure infligée à l'institution de la famille qui est la base de la société. Vous ne vous souciez guère de ces choses-là, vous autres femmes ; vous en venez toujours à vos petits chagrins, à vos satisfactions personnelles. Flattez vos instincts, vos goûts ou vos passionnettes comme vous l'entendez, sapristoche! Mais ne délogez pas un membre de la famille de la place qu'il occupe, une fois pour toutes, de par les actes de l'état civil…
Dès qu'il escalada ces hauteurs, ni sa femme ni sa fille ne l'écoutèrent plus. L'une et l'autre pensaient : « Le voilà sur son dada favori. » Et un imperceptible lien se formait entre la mère et la fille.
Madame de La Hotte était assurément imprégnée des principes qui rendent auguste l'institution familiale ; elle les savait par cœur et les observait elle-même volontiers, mais c'étaient en elle comme de ces notions apprises à l'école, ressassées souvent, et qui n'ont jamais pénétré jusqu'au vif de nous-mêmes ; et, dans la pratique, elle n'obéissait en définitive qu'à ses inclinations. Si elle était demeurée fidèlement attachée à son mari, malgré les innombrables manquements de celui-ci, c'était qu'il était à ses yeux le « bel homme » que nul autre ne saurait dépasser ni remplacer. Elle était simple, n'avait que quelques instincts et quelques idées, et cette heureuse pénurie lui avait constitué une vertu. Elle était, comme presque tout le monde, incapable de se transporter jusqu'au point de vue d'autrui, et elle concevait de la complaisance pour sa fille au moment exact où il lui semblait possible que sa fille eût enfin acquis sur l'homme les vues mêmes qui étaient les siennes.
M. de La Hotte eût pu introduire dans les cœurs les sages notions qu'il possédait s'il se fût heurté à un peu moins d'inintelligence, ou s'il eût eu moins vite un si complet dédain pour les petites cervelles qui l'environnaient. Faute d'être cultivées par lui, celles-ci s'étaient vengées en le rapetissant lui-même : de concepts élevés et féconds, il en était descendu à l'adoption de son humble image d'Épinal : l'arbre généalogique, d'aspect ingrat et ennuyeux, dépourvu de fruits comestibles.
Si madame de La Hotte eut quelques paroles sensées à adresser à sa fille, ce ne fut pas aux profondes sources de son mari qu'elle les puisa, mais au réservoir de son expérience personnelle, et peut-être aussi les dut-elle à cette disposition qu'elle avait à cueillir de la vie ce que celle-ci pouvait offrir de moins amer :