—Ah, si ce n’est pas qu’en France, le malheur est moins grand, puisque nous nous affaiblirons en chœur; mais cependant...»

Leur recours est de toujours s’appuyer sur un mouvement concomitant dans les différents États. Mais il n’apparaît pas si clairement. Quand on leur parle du réveil des nationalités, ils vous répondent par le progrès du socialisme; et on dirait que le socialisme est un terme qui est compris exactement dans le même sens à Berlin, à Vienne, à Rome et à Paris. En attendant, Kautzky renie complètement Jaurès en son apologie de la délation. L’entente n’est pas nette.

La vérité est qu’il y a deux mondes, l’un ancien, formé par le catholicisme et aussi par la culture des lettres et de l’histoire, pour lequel la conception du monde est éclairée par une idée morale. L’autre est constitué par un peuple qui, d’abord et avant tout, veut vivre, mais à qui on a promis la jouissance matérielle, et par une portion de société adonnée à la jouissance immédiate de la vie.

L’un semble vieux; l’autre jeune. L’un est moins avide de vivre, parce qu’il a vécu, par ses pères, par ses souvenirs, par sa culture, et parce que peut-être aussi, pour lui, la vie n’est-elle pas qu’un assouvissement de passions, mais bien plutôt une contrainte, la vision constante d’un sacrifice nécessaire. L’autre ignore la contrainte, et la jouissance matérielle a l’attrait de l’orgie. Aucune idée ne le bride. Des trois freins qui ont donné sa forme, sa conscience, son âme et sa viabilité même au vieux monde, Dieu est rayé, la patrie est rayée, la famille est rayée: l’individu reste seul pourvu de ses instincts, auxquels il faut joindre la haine qu’on lui prêche chaque jour contre le monde adverse présenté comme l’ennemi.

Le rôle de ceux qui ont participé par leur naissance et leur éducation aux avantages qu’offrait le vieux monde serait 1º de déterminer nettement ce qu’ils considèrent comme des avantages essentiels à la vie—et, par exemple, non pas ce qui contribue à rendre la vie plus aisée ou plus voluptueuse, mais ce qui contribue à la rendre durable, à la perpétuer dans l’avenir; et 2º de les enseigner au monde nouveau. Au lieu de cela, ceux qui se mêlent au monde nouveau et l’embrassent avec débordement d’amour, ont tout l’aveuglement des amoureux: ils admirent ce jeune inexpérimenté tel qu’il est, le complimentent de son ignorance, l’encouragent en ses témérités ou ses inconséquences. Et par exemple, un monde ne saurait vivre sans une certaine contrainte: ils brisent toutes celles qui le pourraient retenir. Si Dieu n’est plus possible—ce qui n’est pas démontré—il fallait garder comme un fétiche le culte de la patrie qui enchante l’héroïsme, et qui, une fois développé dans le cœur, met l’homme en l’état de désintéressement, en une certaine aptitude à se sacrifier en faveur de quelque chose qu’il ne voit pas, qu’il ne touche pas du doigt. L’homme préparé à se sacrifier pour son pays, se sacrifiera pour le corps auquel il appartient, pour sa famille, pour l’honneur de son nom. L’homme qui ignore l’état de désintéressement ne fera qu’un lâche. Sa peau est le seul bien; il n’est propre à défendre qu’elle.

Ils nient le patriotisme, comme trop étroit, et ils vous disent: le patriotisme national sera remplacé par le patriotisme européen. Oui, et peu à peu, cette évolution se produira, mais à la condition que le patriotisme national ne mente pas, ne disparaisse pas du cœur des nationaux. Le jour d’un péril oriental ou américain, vous n’improviserez pas le désir de défendre l’Europe à des hommes qui auront renoncé depuis beau temps à défendre leur sol national. Le patriotisme national est bien le développement du patriotisme régional ou provincial, mais parce que le patriotisme régional ou provincial n’a jamais cessé d’être vivace. (Ex. le patriotisme français du Lorrain.)

Le patriotisme—que l’on appuie non pas sur un concept moral gratuit, mais sur une nécessité d’ordre physique, vital—me semble devoir être le pivot, et le seul possible, de la vie morale des hommes.

C’est l’esprit de corps le plus étendu que l’on puisse raisonnablement imaginer; et sans esprit de corps, pas d’honneur.

Quinton admirait l’autre soir les députés du «bloc» d’être capables de voter contre leur conscience pour sauver leur parti. Je crois cette opinion très dangereuse, surtout aujourd’hui que tout se passe publiquement. Comme moyen de gouvernement, c’est admissible, à la condition que cela demeure occulte—encore trouvé-je ceci odieux—mais c’est aujourd’hui démoraliser les individus. L’électeur ne discerne pas une morale de gouvernement et une morale individuelle: l’exemple donné en haut lieu est servilement imité.

Je m’aperçois que je passe une partie de ma vie en compagnie de gens devant lesquels je n’oserais pas parler d’honneur, parce qu’ils me traiteraient de pauvre garçon. Ils ne sentent point cela qui bouillonne en moi, qui est ma suprême ressource et la source même de mon activité.—Car pourquoi donc est-ce que je fais de la littérature?—Qu’aiment-ils? Vivre. Mais ils vivraient partout; ils ne défendraient point leur sol; ils ne se sentent point faire partie d’un grand concert qui joue une certaine musique et point telle autre. Ils se feraient à toutes les musiques. Il n’y a rien pour quoi ils se renonceraient eux-mêmes. Or, c’est cela qui me semble le faîte de la volupté: souffrir pour quelque chose qui est bien moi-même, mais agrandi ou magnifié: honneur, œuvre, patrie.