18 mars 1905.

J’ai appris hier la mort d’Hugues Rebell. Il a été mon plus intime ami, quoiqu’il ne fût point parfaitement intime avec moi, de grandes différences de tempérament existant entre nous; mais dans un temps où je ne fréquentais guère d’hommes, il a été mon compagnon le plus intelligent, et le meilleur exemple pour moi de l’homme de lettres. Je n’en ai point rencontré d’autres qui le valussent comme dévouement à la chose littéraire; aucun homme ne m’a paru aussi épris de la pensée humaine, aussi affamé de culture, ni aussi exclusivement adonné à l’ivresse de l’esprit. Il y joignait la luxure, il est vrai. Il n’a vécu que pour l’esprit et la luxure. Il est mort de l’un et de l’autre.

Les circonstances de sa mort rappellent les aventures un peu barbares, un peu désobligeantes, et d’une passion assez particulière, qu’il aimait et qu’il inventait. Il est mort victime de son attachement à ses livres et du besoin de vivre mêlé à un corps de femme. Il s’était fait ruiner par une petite grue; il était tombé dans une extrême misère; il avait tout vendu sauf ses livres; il empruntait même, mais ne vendait pas ses livres. Cousu de dettes criardes, obligé de travailler presque jour et nuit—ce qu’il a toujours fait, d’ailleurs,—pour gagner quelque argent, et très malade, malade à mourir, par-dessus le marché, il fut obligé de se cacher pour se soustraire aux créanciers. Une femme, bonne et maîtresse, lui procura un Juif qui lui avança sur sa bibliothèque de quoi quitter son appartement et disparaître. Il se réfugia près de la place des Vosges, chez cette femme. Cinq voitures de livres furent déballées dans la chambre; et le Juif, ami de la femme, venait, paraît-il, surveiller ses gages. Le Juif fournit un nouveau médecin. De quoi était atteint Rebell? je ne l’ai jamais su. Le médecin le piquait à la morphine depuis deux mois, et voulait le faire entrer à l’hôpital. L’hôpital était la terreur du malheureux: c’était la perte de ses livres et de la compagnie d’une femme. Sa situation était lamentable. Son frère lui offrit, paraît-il, de le prendre chez lui à la campagne. Il dit qu’il était bien là. Il mangeait à peine, la femme n’avait pas de quoi se mettre sous la dent; des amis lui faisaient quelque charité. Ils vivaient là, ou mouraient de faim, autour de 45.000 francs de livres, valeur déclarée par Rebell même à la concierge, à tous. Un jour, soudain, son ventre enfla; on courut au médecin; il ordonna le transport immédiat à l’Hôtel-Dieu. Et la concierge qui me fait ce récit, me dit qu’il ne serait pas mort si on l’avait laissé chez lui, avec ses livres. Quand on lui a parlé d’hôpital, c’était un homme mort. Il a recommandé à la femme, en se laissant emporter, de ne pas surtout toucher aux livres, qu’on ne balaie pas. On l’emmène, sans un sou; on le dépose dans la salle commune. D’horreur autant que de maladie, il est mort dans la nuit même.

Sans date. Grand mariage à Saint-Pierre-de-Chaillot (Mˡˡᵉ V.).

J’arrive à une heure moins le quart (le mariage est à midi précis) au milieu du discours d’un archevêque que j’aperçois là-bas, dans le chœur, tout mitré et qui prononce de belles phrases, un délayage de lieux communs sur la patrie, sur l’Académie française, sur les périodes agitées, sur la résistance nécessaire, sur «la guerre déclarée aux vérités les plus simples», etc. Que ce langage ecclésiastique est plat et pauvre! comme il est servile vis-à-vis de toute dorure, de toute richesse! que c’est bien une parole du «siècle», la parole d’une douairière affligée par la tristesse des temps! et que c’est peu la parole du disciple du Christ! Jamais je n’ai entendu à l’Église l’accent de l’Evangile.

Et la cohue élégante arrive. Une jeune femme, devant moi, sert de point de mire; de beaux messieurs, la bouche en cœur, se précipitent; on se fait des sourires de loin, on s’approche, on se serre la main, on papote, on rit, on se fait des confidences à l’oreille, puis voilà que sonne l’élévation, et tout ce monde qui est depuis quelque temps bon catholique, se courbe et s’aplatit devant le mystère divin; on sonne de nouveau, ils se relèvent et le bavardage a repris de plus belle. Quel bavardage! Je surprends des conversations politiques, des vues générales sur le suffrage universel, sur les trucs et moyens propres à changer le sens des suffrages: pensez donc que c’est la religion de ces gens-là qui est compromise, leurs beaux chapeaux qui deviennent suspects, leurs réunions aux pieds d’un évêque tout en or, à quoi l’on attente! Et quels gens que tout cela! le regard mort, cet œil méprisant quand il s’abaisse sur quelqu’un qu’ils ne connaissent pas: ce sont des gens qui n’ont pas de frères, ces chrétiens ne connaissent que l’orgueil de caste: on n’est pas de leur monde: on n’est pas digne de vivre. Ces femmes vous tiennent pour quantité négligeable: je me trouve au milieu d’un groupe de femmes; elles ne me connaissent pas: elles se parlent sous mon nez, elles me pressent, elles me piétinent, elles m’éliminent; je me trouve reculé sans l’avoir voulu; elles n’ont pas levé sur moi les yeux. Et des mots de parade, des affectations, des protestations amicales qui ne sont pas d’ailleurs toujours bien accueillies. J’ai vu une femme en couvrir une autre de mots aimables et d’excuses pour n’avoir pas encore été la féliciter (de quoi? je ne sais). Et l’autre n’a pas répondu; et la flatteuse à qui l’on ne pardonne pas son retard, a dû se faufiler, s’en aller, faire du moins des tentatives pour ne pas demeurer sous l’œil et le souffle glacé de la rancunière, et elle n’a pas pu s’en aller; elle a failli défoncer deux autres femmes, elle a été retenue là, dans une pâte compacte, attrapée par celles qu’elle vient de bousculer, humiliée de sa tentative de fuite, et tout de même sous l’œil de la première.

Sans date.

Pense-t-on à se demander quels rapports peuvent bien exister entre les saints du calendrier et les noms généralement en usage? Et pourquoi s’obstine-t-on à consacrer une portion si notable de nos almanachs à des saints dont le nom n’est jamais seulement une fois prononcé par nous au courant de la vie?

Il suffit de parcourir la liste: qui est-ce qui s’appelle Athanase, Mamert, Servais, Pacôme, Ildebert, Lié, Avit, Aubierge, Gualbert, Abdon, Mammès, Maurille, Andoche, Probe, Frumence, Philogone?

Sans date.