—Notre-Seigneur en a fait!

—Lui, c'était pour donner éclat à sa toute-puissance. Tandis que moi, c'est par amour de l'art!… Je n'ai que ce que je mérite.

—Mais votre science ne peut-elle vous aider à sortir de ce trou?

—Le ciel m'en garde! dit l'ancien moine. Je suis trop heureux aussitôt libre et en présence des choses admirables de la nature dont j'ai envie de changer toutes les combinaisons. C'est dégoûtant d'être ainsi fait. La pénitence m'est nécessaire. Songez que même ici, où je ne vois que l'eau de ma cruche, je suis tenté d'utiliser ce liquide innocent que je me souviens d'avoir vu bouillir autrefois, oui, de l'utiliser à des choses… dont il vaut mieux ne pas parler. Ma cervelle, monsieur, est comme un moût qui fermente. Et au lieu de tourner à l'amélioration des hommes, ce satané génie ne cherche qu'à jouer de la matière…

—Pourriez-vous me lire cette lettre? demanda Gilles. C'est qu'il y en a long cette fois…

—Je crois bien, dit Frère Ildebert: ce sont deux lettres et non pas une. Elles ne sont pas de même écriture.

—Souvenez-vous que j'ai deux filles bessonnes et qui savent lire et écrire!

—Voilà, dit le moine prisonnier:

«Cher papa et chère maman,

Nous sommes arrivées dans un pays où la température est exquise et où tout ce qu'on voit est propre à nous ravir. Il y a un fleuve dont les eaux ne sont ni bleues ni vertes comme chez nous, mais plutôt de la couleur d'un beau soleil qui se couche. On voit chaque soir des feux d'artifice, choses plus belles que nature; figurez-vous que toute la forêt brûle, oui, mais pendant des semaines de suite. Nous venons d'assister à un splendide défilé de gens d'armes, à la tête desquels, dit-on, était le Roi. Ces grandes fêtes vont finir; c'est bien malheureux; mais certaines gens prétendent que l'on nous réserve des surprises et que l'on verra mieux encore. Je n'ai pas besoin de vous dire que j'ai du goût pour le voyage; on ne peut rien imaginer de plus amusant… Ces dames sont excellentes; elles nous aiment, ma sœur et moi, comme elles s'aiment mutuellement.