Jacquette fut très contente de sa fille Pomme d'Api, en ce sens qu'elle s'amusa beaucoup à la gronder et à la battre. Elle la prenait sans cesse en défaut. Le plus grave qu'elle lui reprochât était une curiosité sans répit. Pomme d'Api, prétendait-elle, la questionnait sur toutes choses, et, comme les enfants ne doivent rien connaître, ce n'était pas une sinécure que de faire entendre raison à cette poupée.

«Ma pauvre Pomme d'Api, lui disait-elle dans ses bons moments, si tu dois continuer à vouloir t'informer de tout, je te donnerai une gouvernante; elle saura bien te fermer la bouche. Une fois pour toutes, tu ne dois m'interroger que depuis la création du monde jusqu'à Noé, parce que je n'en ai pas appris plus long. Quant à ce qui est des personnes qui nous entourent, mais, ma fille! tu n'as pas idée de l'énormité que tu commets en me demandant sans cesse ce qu'elles font avec leurs cachotteries, leurs mystères, leurs chamailleries, leurs yeux en coulisse et cette manie qu'ont les messieurs de pincer le derrière des dames. Apprends, Pomme d'Api, que les grandes personnes ont le droit de faire entre elles les plus grosses malpropretés. Je ne sais pas ce qu'elles font; mais aux précautions qu'elles prennent pour nous le cacher, il faut que cela soit abominable. Tu as de la chance d'être une poupée, toi, tu resteras toujours honnête… Tu me demandes s'ils sont tous ainsi? Ah! ma chère! depuis l'âge de douze ans, sauf M. le Curé et Mlle de Quinsonas. Et plus ils vieillissent, pires ils sont! Tu ne te doutes pas de ce qu'on dit de mon parrain de Chemillé! C'est à ce point que, quoiqu'il te tienne pour ma fille, je le soupçonne de t'avoir eue d'une de ses soubrettes. Par moments, ma petite, il faut te le dire, tu as des odeurs de graillon!»

XII

MADAME DE MATEFELON ET MADEMOISELLE DE QUINSONAS PARTENT EN CROISADE, DE BON MATIN, AVEC UN PETIT MARTEAU ET UN FILET À PAPILLONS. ELLES FONT DANS LE LABYRINTHE UNE RENCONTRE IMPRÉVUE ET EXÉCUTENT UNE OPÉRATION ÉTRANGE, CRUELLE ET DÉLICATE.

Vous vous souvenez que Mme de Matefelon avait vu d'un très mauvais œil la statuette de l'Amour, autour de laquelle ces dames allaient se baigner en été. Ses appréhensions vis-à-vis du petit dieu impudique augmentèrent, cela va sans dire, lorsque Jacquette fut en état de courir dans le parc. Elle avait pris un assez grand ascendant sur Ninon, qui ne demandait qu'à recevoir de bons conseils, et elle essaya d'en user pour faire abattre cette innocente figure. Mais Ninon s'y refusa toujours. Elle se piquait d'avoir hérité de M. Lemeunier de Fontevrault le respect des beaux ouvrages d'art,—quoique, entre nous, elle n'y entendît goutte,—et elle gardait aussi, dans un coin secret de sa jolie tête, le souvenir de cette heure d'automne, heure de bien-être et d'ennui mêlés, où elle avait éprouvé une si vive tentation d'approcher du Cupidon pubère.

«—Que l'on fasse enclore l'endroit!» insistait Mme de Matefelon. «—Allons donc! avait répliqué le baron de Chemillé qui se trouvait toujours là au moment voulu, c'est une solution disgracieuse.» Et il fournit l'idée qui séduisit la marquise, tout en obtenant l'approbation de Mme de Matefelon: établir autour du bassin un labyrinthe, tel qu'il était de mode d'en avoir dans les anciens jardins français.

Un maître jardinier de Chinon apporta des dessins à choisir; on adopta le plus compliqué, et le petit bois inextricable fut planté le prochain hiver.

On respecta le bouquet d'arbres de haute futaie environnant la colonnade, mais pour l'atteindre il fallait connaître le secret du labyrinthe, sous peine de se perdre une demi-journée dans un dédale d'allées et de contre-allées sans issue. Le système de clôture fut efficace: Ninon s'amusa une fois ou deux à triompher de la difficulté, et elle ne retourna plus jamais au bassin.

Mme de Matefelon prit un jour à part la gouvernante et lui confia ses angoisses. Elle lui dit, avec mille circonlocutions, l'élément de scandale enfermé dans ces bosquets d'aspect innocent, et ajouta qu'elle tremblait que sa filleule ne s'aventurât par hasard dans la tortueuse allée et ne tombât sur la statue «narguant le ciel d'un geste obscène qu'une femme ne saurait imiter», telles étaient ses expressions.

Cela fait, elle lui proposa, en qualité d'alliée, une campagne non dépourvue de hardiesse. Il s'agissait de briser ce geste sans endommager autant que possible l'œuvre d'art, rendue par cette opération aussi inoffensive à contempler qu'un saint Sébastien, par exemple, bien que les formes de ces jeunes gens, tout martyrs qu'ils sont, s'approchassent beaucoup trop, à son gré, de la nature.