A l'heure convenue, la marraine de Jacquette et Mlle de Quinsonas partirent pour leur croisade, munies d'un marteau, arme offensive, et d'un filet à papillons pouvant servir à donner le change sur leurs intentions, si elles étaient rencontrées, destiné en réalité à recueillir les «pièces» à l'instant de leur chute, afin qu'elles ne s'égarassent point dans le bassin pour en être exhumées quelque jour à la faveur d'un curage, ou pour blesser le pied d'une des jeunes femmes, si par hasard la fantaisie les prenait de revenir se baigner ici.
C'était le matin, de bonne heure; elles mouillaient leurs chaussures dans la rosée en trottinant par l'allée des fontaines, comme des dames qui vont à la messe. Mme de Matefelon étant sèche de nature, ayant de grands pieds et une forte idée morale, allait plus vite; Mlle de Quinsonas, malgré sa taille mince, avait du poids, vous le savez bien, et elle était partagée entre l'appréhension des risques de l'escapade, et le désir de voir et toucher de près l'objet qui méritait une entreprise si romanesque.
Pour gagner l'entrée du labyrinthe, on tournait à droite, au lieu de descendre l'escalier des bas jardins, et l'on s'engageait aussitôt sous une charmille taillée en voûte, qui vous menait fort loin; après quoi on pénétrait dans un bois de chênes où la direction était repérée au moyen de petites lunes peintes en blanc sur les troncs, presque un chemin de Petit Poucet; là commençaient insensiblement les fourrés d'ormes, d'abord clairsemés et libres, puis épais et taillés, enfin s'entr'ouvrant en une allée bien dessinée, qui bientôt se dédoublait, se mêlait, se nouait en mystérieux enchevêtrements.
Mlle de Quinsonas proposa de s'asseoir, aussitôt arrivée sous le bois de chênes; elle portait la main à son cœur, ouvrait la bouche plus qu'à l'ordinaire et soufflait de tous ses poumons. On dut marcher encore pour gagner un banc aussi éclatant de blancheur que les petites lunes, et que l'on voyait de loin. Un merle s'enfuit à leur approche, et un lapereau leur partit dans les jambes, ce qui fit rire la gouvernante, à cause de ce bout de queue blanche qui sautillait en s'éloignant comme un morceau de papier que le vent emporte. Mais Mme de Matefelon, qui ne perdait pas son sujet, parla de cette sorte de malignité d'esprit, propre aux artistes, et qui semble les pousser tous à violenter la morale dans leurs peintures et dans leurs écrits, à tel point qu'il est peu d'hommes ayant accompli ce que l'on nomme un chef-d'œuvre, qui ne porte, en sa vie et en ses travaux, la marque de cette possession démoniaque.
A ce propos, Mlle de Quinsonas dit qu'elle avait vu de bien mauvaises images chez son oncle Mgr de Trélazé, l'auteur du Manuel. Et comme elle était peu familiarisée par son éducation première avec le langage travesti des libertins, elle décrivait ce qu'elle avait vu dans les cartons de l'évêché, en termes crus à vous faire dresser les cheveux. La vieille dame ne savait où s'en mettre, et elle crut devoir prendre la défense de ces messieurs ecclésiastiques, qui parfois préfèrent souiller leur propre appartement d'immondices, plutôt que de les laisser dans la rue, exposés à corrompre des yeux innocents.
Mlle de Quinsonas faisait tourner entre ses doigts le long bambou du filet à papillons, et le manchon de gaze verte attrapait au-dessus de son front, en guise d'insectes, quelques essaims de ces «esprits de malignité» qui voltigent autour de nous dans l'air matinal et aussi dans bien des occasions, principalement quand on parle d'eux. Elle ouvrait ses belles lèvres humides, et son regard rejoignait quelque rêve de la nuit, interrompu par la croisade.
Mme de Matefelon fit observer que le soleil s'élevait, et l'on reprit son chemin. Aussitôt engagés dans le labyrinthe, on apercevait la statuette par des fenêtres machiavéliques, ménagées dans l'épaisseur des arbustes, et l'on croyait volontiers qu'il eût suffi d'étendre le bras dans ces lunettes pour toucher le dos du petit Amour. Remarquez que ceux qui n'arrivaient point à gagner le bassin n'apercevaient jamais l'Amour que de dos. En vérité, ce travail avait été très bien fait. Et, à tout touche, on rencontrait des bancs vous invitant au repos, et destinés à vous faire gaspiller le temps. Ces dames regrettèrent bien d'avoir été en chercher un si loin, dans le bois de chênes. Vous devinez qu'elles avaient donné du premier coup dans le piège, le banc du bois de chênes n'étant fait que pour vous éloigner du labyrinthe. A combien d'autres pièges ne se fussent-elles pas heurtées, si un incident surprenant, qui faillit avoir des conséquences plus fâcheuses encore, ne se fût produit sous leurs pas incertains.
Elles marchaient depuis une bonne demi-heure dans le labyrinthe, tantôt chantant victoire parce qu'elles approchaient du Cupidon jusqu'à presque le toucher avec le bambou, mais rejetées par derrière par trois pas de plus en avant, lorsque, enfonçant la tête dans l'une des fenêtres de verdure comme on le ferait dans l'âme d'un canon, la gouvernante observa que la statuette se voilait par intermittence sous quelque chose de roux qui passait. Mme de Matefelon mit cela sur le compte de troubles de la vue et dit que de telles illusions se produisent fréquemment lorsqu'on s'est levé très matin. Cependant, ayant regardé à son tour, elle fut témoin du même phénomène. Mlle de Quinsonas hasarda l'œil de nouveau et poussa un cri. Le «quelque chose de roux» était une tignasse humaine. Cette tignasse humaine grossissait à chaque apparition nouvelle. Au bruit, elle s'arrêta, se fixa au bord de la lunette, comme ces bustes qu'on pose au milieu d'un cartouche, et un seul de ses yeux regardait. Mme de Matefelon, l'ayant vue, s'écria: «C'est le diable!» et tomba. Mlle de Quinsonas était déjà affaissée sur le banc voisin.
La tignasse humaine, c'était Cornebille.
Que venait faire Cornebille, à cette heure, en plein cœur d'un parc où la marquise lui avait interdit de jamais reposer le pied? pis que cela, sur le lieu même où sa présence malencontreuse lui avait valu ce malheur? Puisque tout s'explique, nous saurons ceci tôt ou tard. Toujours est-il que la figure qu'il présentait n'était pas pour faire bien augurer de ses intentions. Son aspect était misérable, ses vêtements troués, ses pieds nus, sa tête hirsute, son visage décharné, ses yeux, déjà disgracieux par leur défaut naturel, dévorés d'un terrible feu.