Non, jamais on n'eût cru qu'un tel monstre se fût penché avec des gestes de bonté vers deux femmes en défaillance. Il le fit cependant, au lieu de profiter de cette circonstance pour se sauver à toutes jambes, ce qui, il me semble, fût rapidement venu à l'esprit d'un malfaiteur. Cornebille donc les secourut, en commençant toutefois par la plus jeune. Il leur tapa dans le dos et leur frotta les tempes d'une main qui eût fait feu à frotter du bois, et, tout en se livrant à cette besogne charitable, il les rassurait de la voix, il les implorait plutôt, demandant à ces demi-mortes de ne point trahir son secret.
Mme de Matefelon, qui l'avait connu autrefois, remit assez bien ses traits, dès qu'elle put ouvrir l'œil, et elle l'appela par son nom pour l'adoucir; mais c'était lui qui était à ses genoux. Cette attitude rassura pleinement la gouvernante. Toutes deux demandèrent à l'homme:
«—Mais enfin, qu'y a-t-il? Nous expliquerez-vous?»
Cornebille n'expliquait rien et continuait à implorer de ces dames qu'elles gardassent le secret.
«—Mais que faites-vous là?» répétaient-elles.
Il les pria alors de le suivre et les mena promptement, et sans hésiter sur le choix des allées, jusqu'au bassin. Elles virent que le labyrinthe lui était familier et furent en même temps très étonnées de trouver en si bon état un endroit à peu près abandonné, et depuis si longtemps, par la marquise. Le marbre du Cupidon était pur et luisant comme au premier jour; pas une feuille ne tachait le miroir de l'eau, pas un brin d'herbe le tapis de sable, pas un défaut le tapis de gazon. Tout cela, sans doute, eût été beaucoup plus beau livré aux seuls soins de la nature; mais Mme de Matefelon était fort sensible à cette propreté, et elle la faisait remarquer à Mlle de Quinsonas, qui ne l'eût peut-être point vue, occupée qu'elle était de découvrir enfin l'autre face du jeune Amour.
La vieille dame tira de sa poche le petit marteau et, sans plus admirer la circonstance providentielle qui venait de la conduire comme par la main jusqu'en ce lieu difficile, elle se mit en devoir d'accomplir sa mission. Elle dit à Cornebille:
«—Écoutez un peu, mon bonhomme. Vous ne voulez pas que je révèle votre présence dans le parc; c'est très bien: quoique je ne comprenne absolument rien à l'intérêt qui vous pousse à entretenir cet endroit aussi net qu'une armoire à linge. Mais enfin, je n'entre pas dans ce mystère. Je me tairai donc, à condition que vous me rendiez le petit service d'atteindre le piédestal de la statuette, selon le moyen que vous possédez, puisqu'elle est si bien époussetée. Je vous confierai cet outil et guiderai moi-même votre travail.»
Cornebille, qui n'était pas une bête, comprit ce qu'on exigeait de lui. Il demanda s'il s'agissait là d'un ordre de la marquise. Mme de Matefelon ne voulant pas mentir, surtout en présence de la gouvernante, répondit que non. Alors Cornebille dit qu'il ne ferait rien et qu'il préférait que l'on trahît son secret. Il se redressa en prononçant ces mots, et sa physionomie, d'ordinaire si déplaisante, s'ornait, ma foi, d'une certaine beauté, tant il était ferme et respectueux dans toute son attitude. Mme de Matefelon lui mit dans la main un écu de six livres. Il demanda si c'était Mme la marquise qui lui faisait remettre cet argent, pour prix des services rendus nuitamment à l'endroit préféré de Mme la marquise. On lui répondit encore non. Il se frappa la poitrine et dit que c'était son plaisir de servir Mme la marquise, du ton d'un mousquetaire qui va mourir pour le roi. Les deux femmes le prirent pour un hâbleur, mais n'obtinrent rien de lui, sinon qu'il s'en allât.
Une fois seules, elles se regardèrent, ou, pour être plus exact, Mme de Matefelon regarda Mlle de Quinsonas qui ne perdait guère de vue le but précis de la croisade.