Pour raconter notre aubaine, Raoul surmonta l'aversion qu'il avait à entrer dans le salon de sa mère pendant les visites. Quand Radegonde fut témoin de notre enthousiasme pour le «jeune homme», elle riposta du bout des lèvres:

—… Le «jeune homme»!… le «jeune homme» d'une quarantaine d'années…

—Ah! dit Raoul, c'est toi qui l'as appelé «le jeune homme», avant la présentation et en nous donnant son âge!

Madame de Saint-Quenain fit publiquement l'éloge du «jeune homme», qu'elle avait aperçu, disait-elle, à une soirée chez madame de Porcheton. Le bruit se répandit rapidement que mademoiselle Desblouze se mariait. Et toutes les fois que quelqu'un annonçait: «Mademoiselle Desblouze se marie», il était rare qu'il ne se trouvât pas là un amateur de jeu de mots, pour ajouter en clignant des yeux: «Mademoiselle Desblouze se marie…, si le mari se démarie!…» Cette phrase remportait partout le succès d'une observation très spirituelle.

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Je me souviens qu'un dimanche de janvier, au retour d'une promenade de notre «division», et comme nous passions, trois par trois, en longue file, dans la rue Saint-Porchaire, madame Desblouze et sa fille, sortant de l'église et n'osant traverser nos rangs, attendaient que notre flot fût écoulé, pour traverser la rue. Je les saluai, en «piquant mon fard» parce qu'autour de moi toutes les jeunes têtes avaient été attirées, comme par un aimant, vers la beauté d'Armande. Le même phénomène avait dû se produire autour de Raoul. Le Père de la Roquette, notre surveillant, vint immédiatement s'enquérir du motif qui avait pu susciter un double centre de perturbation dans les rangs. Je lui dis que je venais de saluer deux dames qui habitaient chez les Saint-Quenain.

—N'est-ce pas cette jeune fille, dit le Père, qui doit épouser un monsieur dont le mariage?…

Le Père, lui-même, était déjà informé de ce qu'il y avait de particulier dans le projet de mariage Desblouze!

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A notre sortie suivante, Armande nous parut beaucoup plus jolie que de coutume. Était-ce parce qu'autour de nous une dizaine de nos camarades l'avaient jugée belle? C'est possible, mais je crois qu'il y avait vraiment quelque chose de changé en elle. Elle semblait heureuse. Le «jeune homme» que l'on appelait maintenant par son nom: «monsieur Claudion» ou «monsieur Pierre», venait, nous dit-on, tous les quinze jours rue du Gervis-Vert, bien qu'il dût pour cela faire le voyage de la Rochelle. Radegonde disait, en parlant d'Armande: «Elle a toutes les chances, et par-dessus le marché, elle est sûre d'être aimée pour elle-même!» M. Claudion plaisait à Armande, c'était tellement apparent que nous en étions jaloux, Raoul et moi, sans savoir d'ailleurs aucunement pourquoi. Elle ne parlait plus que de lui; elle ne pouvait plus se contenir. Madame Desblouze, elle, ressuscitait à miracle, et, bien qu'on fût encore dans l'incertitude quant à l'issue du procès, rien n'entamait sa confiance absolue en une conclusion conforme à ses désirs. Elle disait: «Que voulez-vous! dans notre situation, faire un mariage sans aucune anicroche, ce serait trop beau; le bon Dieu ne veut pas nous accorder un sort privilégié; mais, patience! il nous permettra de triompher des obstacles.»