—Tu te serais passée d'amour!… Trois ans et demi, dis-tu!… Mais, ma petite Marie, c'est fou, c'est inouï, c'est criminel!…

—… Criminel?…

—Certainement! Cela équivaut à un suicide, tout le monde te le dira, et tu es assez intelligente pour le comprendre: à un suicide!

—Tu exagères, Lucile, puisque, tout de même, je vis.

—Tu appelles cela vivre! Peigner tes cheveux, soigner ton corps, faire tes mains chaque jour sans songer que tu prépares le plaisir d'un homme et le tien, regarder tes beaux yeux, ta bouche, avec la froide certitude que ton miroir sera seul à te parler de ta bouche et de tes yeux, aujourd'hui, demain, après-demain!… Et le soir mettre ton linge de nuit, le sentir si léger, si fin sur ta peau lavée, parfumée!… Mais ton lit ne te dit donc rien?… Tu t'y blottis sans jamais attendre?… Et tu appelles cela vivre? Mais vivre, Marie, vois-tu bien, c'est aimer, rien de plus, et l'amour est plus que la vie.

—Je ne te dis pas non. Tout cela est très bien lorsque l'on a quelqu'un en vue, lorsqu'on a le cœur bourré de l'idée de quelqu'un; mais lorsqu'on ne pense à personne?…

—Ha, ha! tu es délicieuse, Marion! Mais, dis-moi: à Angoulême, on ne t'y fait pas penser?…

—Les gens que je vois?… Ma foi, non.

—Ma petite Marie, je ne te quitte plus. On a sonné, tant pis; fais-moi le plaisir de rester assise, je te présenterai à des amies à moi; tu es jolie, elles t'apprécieront et je parie qu'elles sauront te distraire.

Deux jeunes femmes entrèrent en même temps, puis, coup sur coup, un très jeune homme, une femme d'un certain âge, un monsieur grisonnant, d'autres femmes, plus remarquables par leur toilette que par leur beauté; un parterre de chapeaux développés outre mesure, mais la plupart charmants et sur lesquels elles se complimentèrent les unes les autres, avant tout. Soudainement, le premier brouhaha apaisé, Lucile jeta à la tête de ses invités la question dont elle était toute émue: