—Eh bien!... moi...
—Voyons! lui dis-je, tu as donc perdu ta position?
Il eut la physionomie d’un aveugle à qui l’on parle de la lumière. Je compris qu’il n’avait jamais eu de position.
—Voilà, dit-il. Mon père m’a toujours fait une petite pension, même très convenable. Je reconnais que j’ai été des privilégiés du sort. Il m’a dit, en m’envoyant à Paris: «J’ai confiance en toi; travaille, tu arriveras. Je ne veux pas t’influencer; suis tes goûts. Écoute-moi bien; je sais ce que c’est que la vie: un garçon ne réussit pas du jour au lendemain. Je te donne six ans, sept ans, dix ans au maximum, parce que, Dieu merci, je ne suis pas encore sur la paille et puis t’aider; mais il ne faut pas compter sur la fortune... Va, débrouille-toi, en attendant, avec trois cents francs par mois. Maintenant, mon garçon, je vais te confier une chose: le jour où tu viendras dire à ton bonhomme de père: «Papa, je gagne ma vie; mettez vos trois cents francs de côté»,—eh bien! ce jour-là, je serai content de toi.»
—Et qu’as-tu fait, une fois à Paris?
—Mon cher, le temps passe avec une rapidité vertigineuse!
—On a à peine le loisir de prendre la résolution de travailler!...
—Tu ne crois pas si bien dire! J’allais tous les mois à Vendôme. Dans le train, en partant de Paris, je me suis quelquefois demandé: «Ah ça! qu’est-ce que j’ai fait depuis mon dernier voyage?» Ce que j’avais fait? Mon vieux, tu me croiras si tu veux, en voilà le détail. Aller et retour Vendôme égalent trois jours, au bas mot, et à la condition encore qu’il n’y eût pas une petite occasion de rester là-bas, pour un dîner, pour un mariage, pour une sauterie chez les Potu, ou simplement pour faire plaisir à mon pauvre papa. Retour à Paris: la journée passée avec les camarades qu’on a lâchés depuis trois, quatre ou cinq jours, c’est bien le moins! le soir, petite noce inévitable si l’on veut se conserver quelques relations amicales. Lendemain: grasse matinée, cela va sans dire; puis réflexion sur ce que l’on fera. Bonne résolution: j’écrirai demain à Un Tel et à Un Tel. Pour cela, voir Tel autre et puis Tel autre auparavant, afin de savoir par quel bout prendre Un Tel et Un Tel; coût: deux, trois, quatre journées. Puis attendu rendez-vous d’Un Tel et d’Un Tel. Vu diverses personnes influentes, par hasard, dans l’intervalle. La guigne! rendez-vous tombés même jour, même heure. L’un d’eux raté: c’était le bon! Et ainsi de suite. Ajoute de nombreux amis, parce que trois cents francs par mois constituent une petite fortune par rapport à la quantité des citoyens qui sont dans la purée; ajoute cafés obligatoires, balades du dimanche, petits services rendus, etc., qui m’obligent à retourner à Vendôme toucher ma pension, en fraudant de quarante-huit heures... Et voilà!...
—Les mois s’écoulent...
—Et les années!... un ouragan qui passe!