XLVII

Quant à Alex, il fut refusé à la session supplémentaire de novembre, contrairement à la douce habitude qu’il avait prise de réparer à l’entrée de l’hiver son annuel insuccès d’été. Il y avait, en son cas, à vrai dire, de quoi troubler l’esprit d’un candidat.

Lors du triste retour du Poitou, après l’abandon de Nouaillé aux étrangers, Alex trouvait rue Férou une lettre de Raymonde. Toute lettre de Raymonde contenait premièrement l’annonce d’une calamité échue ou à prévoir; secondement, une lamentation rédigée dans le style des prophètes; finalement et en manière de conclusion, menace de sa mort prochaine, tantôt accidentelle et certifiée par des signes, tantôt, ce qui était plus grave, résultat de sa volonté, œuvre de sa propre main.

Non pas plus lugubre qu’une autre était la présente lettre, qui, pourtant, contenait la nouvelle d’une des plus grandes calamités qui puissent échoir à une pauvre fille. Raymonde, ennoblissant toujours par des termes choisis l’humble réalité, écrivait:

«... Le fruit de nos amours, Alex, a tressailli, etc...»

Suivait un long récit: amour, amertume, amour, désespoir, et amour encore, expressions ridicules et sentiments sincères, émoi immense malhabile et pitoyable. Un post-scriptum court et net faisait contraste:

«P.-S.—Le réchaud ou la Seine?»

C’était dans le temps même qu’Alex, de plus en plus détaché de Raymonde, se rapprochait de Louise. Avec Louise quelles amusantes promenades, les dimanches d’été! Quels gais dîners à la campagne! Quelles courses furtives et divertissantes dans Paris! Louise était la dernière grisette, une grisette diplômée, émargeant au budget de l’État, fleur renouvelée depuis le temps de Mimi Pinson, mais identique en son parfum, fleur traditionnelle du sol de Paris.

Mais il avait fallu revoir Raymonde.

Alex lui donnait rendez-vous, le soir, dans le Jardin du Luxembourg, sur un banc de la Pépinière, proche des ruches d’abeilles. Elle arrivait, infailliblement la première à toute convocation, avec une sorte de cabas en paille tressée portant, en lettres de laine rouge: Souvenir d’Enghien, et qu’elle tenait dorénavant sur son ventre parce qu’elle s’imaginait que tout le monde y voyait sa maternité. Ce sac servait aussi à garder la place d’Alex sur le banc garni, comme tout siège à cette heure, de sombres silhouettes méconnaissables. Dans la demi-nuit volant d’allées en pelouses et que tachait, seule, blanc fantôme, la jeune femme de marbre qui veille au pied du socle de Watteau, Raymonde, de loin, discernait Alex, Alex, grand, élégant, léger, avec son chapeau de paille «canotier» et ses moustaches longues, aussi plus claires que la nuit. Alors son cœur battait, un trouble affreux l’envahissait; elle se croyait déjà au delà de la mort, parmi les ombres silencieuses et dans un jardin de rêve et de beauté; elle portait pour toujours sous son cabas une maternité secrète; et le confident chéri, l’auteur adoré de ce fruit d’amour, le voilà qui venait...