Et ils se levaient, avec les ombres environnantes, lorsque le tambour, issu tout à coup d’un endroit incertain, troublait l’admirable repos du soir dans les jardins. Alors, dociles comme un troupeau de moutons, toutes ces ombres s’en allaient vers les portes, obéissant au rythme impératif du petit fantassin invisible.
Un soir, avant qu’Alex fût assis, n’eut-elle pas la fantaisie de courir sur les pelouses où la lune montante semblait semer des perles? Elle prétendait que «la dame de Watteau» lui faisait signe, et qu’on allait danser. Elle entraînait son amant; elle enjambait la palissade et s’élançait en chantant:
—Hé! bonsoir, madame la Lune!
et elle disait, comme autrefois madame Proupa, sa mère:
—Et que la fête batte son plein!...
Alex, l’ayant rejointe, l’arrêta, et, avec sa main, la bâillonna. Il remarqua qu’elle sentait l’absinthe. Elle en était ivre.
Il ne put l’empêcher de gambader comme une nymphe sylvestre, et de danser, sous la lune et la nuit, et sous les yeux du buste de Watteau, le peintre de la tragédie secrète qui est au cœur de la nature et de l’amour.
Alex eut peur. Il défendit à Raymonde de se faire mal désormais: il fut même doux avec elle et lui recommanda de se tenir tranquille. «Tout s’arrangera», lui répétait-il, ne pouvant avoir le courage d’être plus précis et de lui dire: «Allons, c’est moi qui monterai l’escalier de madame Proupa...»
Sérieusement, il en vint à penser qu’il ferait cette démarche un jour. Eh! mon Dieu! puisqu’on en était à adopter la vie modeste, rue Férou, et à se faire gloire de l’adopter, n’y aurait-il pas, à un certain point de vue, quelque crânerie à épouser une demoiselle Proupa?... Alex pensait à part lui: «Seulement, c’est dommage que ce ne soit pas Louise!...»
Raymonde, un soir, ne vint pas au rendez-vous,—fait extraordinaire.—Deux fois, elle y manqua: Alex la crut morte.—«Le réchaud ou la Seine»?...—Elle écrivit enfin qu’elle allait bien, malgré une jambe luxée dans une chute d’escalier, et que «tout s’était passé pour le mieux», grâce au médecin, «un très brave homme...»