M. Lhommeau, qui se joignait à elles, au Luxembourg, décelait par sa bonhomie même, l’amertume qui soulevait le cœur des exilés de Nouaillé. Ce vieillard, qu’on disait si aisément content de peu, et qui, en effet, savait se déclarer satisfait d’un sort inévitable, ne songeait qu’aux beaux fruits du potager de Nouaillé. Ses poires, ses pommes étaient son plus constant souci, et le rappel d’une si grande et légitime tendresse exprimée sans plainte et sans autres termes jamais que ceux d’un jardinier diligent, était touchant et faisait mal.

On ne prononçait point les noms des locataires de Nouaillé, qui étaient l’ennemi secret. Nouaillé même était un terme redoutable et qu’on s’épargnait les uns aux autres, comme le nom d’un ami cher qui a trahi ou disparu. Jeannot, qui était demeuré «là-bas», loué comme le reste, mais personnage de si peu d’importance, Jeannot, de tout Nouaillé, était, en vertu d’une convention tacite, le seul objet nommable. M. Lhommeau, par une vieille habitude, disait même: «Cet imbécile de Jeannot!...» Et, moyennant ces subterfuges et subtilités, il était loisible, à toute heure, de se demander, par exemple, si «cet imbécile de Jeannot» avait pensé à attendre le dernier jour d’octobre pour cueillir l’«oignon de Saintonge» et la «petite mouille-bouche d’automne», ou si, au contraire, «cet imbécile de Jeannot» n’avait pas laissé pourrir à l’arbre ou se piquer, dès le mois d’août, la «cuisse-madame» ou la «fourmi musquée». Ces noms anciens et savoureux,—qui font venir les larmes aux yeux de quiconque a possédé un jardin, quatre poiriers plantés derrière le vert ruban des buis, et une mansarde embaumée, l’hiver, par ces placards bien clos où l’on conserve la chair de l’été,—évoquaient le domaine perdu; et, avec les invectives contre l’infortuné Jeannot, un peu de bile s’écoulait. Le retour du soleil, la tendre poussée des marronniers, un certain remuement des pépiniéristes dans les parterres, et le goût dont l’air nouveau vous flattait les narines, l’été enfin, puis l’époque des vacances exaspéraient la résignation un peu ostentatoire des «entassés» de la rue Férou.

LII

Hilaire Lepoiroux, depuis ce qu’on nommait «l’affaire du Discours sur l’Histoire universelle» ou «le scandale de Poitiers», était boudé par ses protectrices.

Il avait eu le front de se présenter pourtant, il n’y avait pas longtemps de cela, chez madame Dieulafait d’Oudart,—qui vous l’avait secoué comme un morveux sans réussir à tirer de lui autre chose que ce rire niais dont il accueillait invariablement tout propos étranger à ses matières d’examen,—et il était allé de là chez madame Chef-Boutonne la prier, avec un cynisme candide, de le vouloir bien appuyer, lors du prochain concours d’agrégation, près de certains «Sorbonnards» influents et qui, à tort ou à raison, passaient pour réactionnaires.

Madame Chef-Boutonne qui, s’il se fût agi de son fils, n’eût pas été éloignée d’user du système Lepoiroux, mais, il est vrai, y eût mis des formes, s’écria:

—Comment, jeune homme, vous vous affichez là-bas, avec la démagogie départementale, et vous venez ici implorer l’appui de nos hommes les plus distingués?...

Hilaire avait ri, comme aux semonces de madame Dieulafait d’Oudart. L’affaire pressante était pour lui d’arriver. Madame Chef-Boutonne réfléchit. Son zèle à faire reluire Hilaire était fort apaisé depuis que Paul ne brillait plus; mais elle aurait eu mauvaise grâce tant à laisser paraître cette faiblesse qu’à sembler dépourvue de crédit. Ne venait-elle pas justement d’échouer en des démarches tendant à faire dispenser son mari, nommé cette année membre du jury de la Seine pour les assises d’août? Toute défaite exige une bataille nouvelle... Dans l’espoir d’une revanche, et l’amour-propre encore à vif, madame Chef-Boutonne promit donc: elle fit des visites par la chaleur caniculaire, et glissa encore des expressions amènes dans l’oreille de messieurs en redingote de drap uni.

Hilaire fut agrégé des lettres. Il allait être nommé professeur: c’était un garçon tiré d’embarras; il aurait certainement de quoi donner à manger à sa mère.

La nouvelle en parvint au Jardin du Luxembourg par le moyen d’un «petit bleu» qu’apportait M. Lhommeau: il sortait de la rue Férou un peu tard, à cause de sa sieste.