Mais, tandis qu’on allait se séparer froidement, on vit madame Beaubrun qui venait et faisait signe de l’ombrelle: «Me voilà, me voilà avec un peu de retard...» On reprit donc ses positions, pour éviter un esclandre, et comme si rien n’avait troublé la limpidité de l’après-midi. Madame Beaubrun s’arrêta à l’établissement des gaufres, puis s’approcha en mordant la pâte légère qui lui poudrait d’un suc farineux les joues et les narines. Elle n’était pas assise qu’Alex survint d’un autre côté. Il se dit affamé comme elle, courut aux gaufres, revint, mordit la pâte, s’enfarina les moustaches. Et, garantis, croyaient-ils, l’un et l’autre, par le comique de leur gourmandise, ils négligeaient de dissimuler le sens d’un regard heureux, complice et familier, qui n’échappa à personne.
Madame Dieulafait d’Oudart ignorait leur intimité quoiqu’elle en eût quelque soupçon par un certain parfum dont s’imprégnait la chambre d’Alex. Elle la connut, là, et en même temps que l’autre mère. Et, sans rien dire, osant à peine lever les paupières sur celle qui se targuait tout à l’heure de ce que son fils fût l’amant d’une cabotine, elle savourait une de ces vengeances de mère, un peu honteuses, obscures, inavouables, certes! mais de quel ragoût! de quelles délices secrètes!...
LIII
Madame Lepoiroux vint à Paris jouir du triomphe. Elle fut d’abord convenable envers ses bienfaitrices, répartissant entre elles, avec égalité, les manifestations de sa gratitude. Sa gratitude, elle la vouait, en effet, non point à l’une plus qu’à l’autre de ces dames, mais bien à ces «messieurs» de Poitiers. A eux elle devait titres et parchemins, si beaux, si rapidement obtenus, à eux aussi «la place» qu’on allait arracher au «gouvernement» pour l’agrégé Hilaire Lepoiroux. «La place!» elle n’avait à la bouche que «la place». Elle connaissait tous les traitements des professeurs, tant d’Algérie que de la métropole, et s’était fait citer des cas de jeunes gens éminents qui, sans avoir passé par le crible fameux de l’École normale, furent d’emblée favorisés.
Lepoiroux (Hilaire) fut nommé, sans plus attendre, professeur de cinquième au collège municipal d’Yvernaucourt, dans les Ardennes. La «place» était de trois mille francs.
Madame Lepoiroux crut qu’il y avait maldonne. Madame Chef-Boutonne voulut bien encore pour elle courir au ministère. La nomination, vérifiée, se trouva fort juste.
Madame Lepoiroux accueillit à son retour l’amie de l’Université comme on ne reçoit pas un malfaiteur. Elle s’oublia pour la première fois de sa vie, complètement, elle-même et son fils, et leurs intérêts à venir: elle se déclara trompée, trahie, jouée d’une façon indigne... Qu’était-ce qu’on avait fait miroiter à ses yeux dans le salon de la rue de Varenne?... Qu’était-ce que cette Université toute-puissante et sur laquelle on pouvait tout? On pouvait tout, et c’était trois mille francs qu’on lui jetait en pâture, et à Yvernaucourt, un trou, au bout du monde!... Et qu’est-ce que c’était que ces sornettes qu’on lui avait débitées en présence du jeune Paul décoré de ceci, docteur en cela et du Conseil d’État?... Quoi? quoi?... Qu’est-ce qu’il était, en somme, le jeune Paul? Rien du tout, moins que rien, un coureur!... Ce fut Paul qu’elle dauba, d’instinct, parce qu’elle était mère.
Une seconde fois, madame Chef-Boutonne entendit le procès de son Paul.
Elle écourta l’audience, car elle poussait madame Lepoiroux vers la porte en lui disant entre ses dents: