—Enfin, maman!...
Il y avait un peu plus d’un an qu’Alex avait rompu toutes relations avec Raymonde. Un an passe, et tant de choses sont changées! Qui eût dit que Raymonde, la sinistre Raymonde aux noirs projets, Raymonde, l’amante éperdue d’Alex,—et qui aurait pu jadis épouser un monsieur de Bérébère,—au bout d’un an épouserait un monsieur Jules Blaisois?... Mais qui sait quelles péripéties, parfois plus tristes que «le réchaud ou la Seine», conduisent une infortunée au mariage,—au mariage avec Jules Blaisois?...
Un fat eût voulu savoir l’histoire réelle de Raymonde; Alex préféra penser qu’elle l’avait promptement oublié.
Et, fort de l’exemple de Raymonde, ce fut d’un cœur léger qu’il aborda, un jour, avec Louise, le grave sujet de la rupture.
Depuis longtemps, Louise écoutait sans mot dire les récits de ses voyages à Poitiers. Elle les accueillait, même, en souriant de sa grande bouche; à peine Alex remarqua-t-il, une fois ou deux, qu’elle continuait de sourire alors qu’il n’y avait pas lieu de le faire, ou bien qu’elle souriait tout à coup et mal à propos. Elle s’excusait, en prétendant qu’elle était un peu «toc-toc...» Elle était plus jolie et plus amusante, en vérité, avec son air un peu «toc-toc...»
Il lui narrait les parties de tennis, les dîners, les matinées dansantes; il énumérait les chevaux dans l’écurie de Nouaillé; il décrivait le jardin peigné par les trois jardiniers... Pourquoi raconta-il l’épisode de la corbeille de fruits envoyée à son grand-père Lhommeau? parce qu’il éprouvait un impérieux besoin de parler de Poitiers, de Nouaillé et de ses habitants, comme on parle de ce qui vous tient le plus au cœur. Et il s’ouvrait à demi à sa maîtresse, faute de pouvoir se confier à ses amis, à présent dispersés, et aussi parce que Louise l’écoutait trop complaisamment, et l’encourageait même de son trop fréquent sourire.
Une bonne fois, de but en blanc, il lui dit qu’il allait s’installer à Poitiers.—C’était au café Voltaire. Louise, la voilette relevée sur le nez, prenait sa grenadine. Elle posa son verre, mais d’une façon si maladroite que c’était à croire qu’elle ne voyait point ce qu’elle faisait, car sa main heurta le petit ballon de vermouth dont le contenu se répandit. On s’écarta; le garçon accourut, épongea, essuya. Louise put rire de toute sa bouche; il y avait de quoi: elle n’avait, de sa mémoire, commis pareille maladresse. Et l’on parla de l’incident du vermouth, point du départ d’Alex.
Aucune liaison d’amants n’avait été plus agréable et plus tendre. Ils se voyaient, depuis cinq ans, presque tous les jours. Alex avait pu, une fois, éprouver quelque inquiétude par l’absence de Louise, mais par sa présence jamais le plus petit déplaisir. S’il regrettait quelque chose de Paris, c’était bien Louise. Il la regrettait plus qu’il ne le pensait même; en tout cas, beaucoup plus qu’il ne saurait le lui dire... Et Louise, est-ce qu’elle le regrettait? Elle ne disait rien; elle avait l’air de rire... Et Alex se sentait tout à coup peiné de ce que la séparation allât s’accomplir sans qu’on eût fait à l’événement l’honneur d’une petite scène. Il eut un bon mouvement: il décida, à cause de Louise, de reculer d’un ou deux jours son départ.
Il lui dit, sur la place de l’Odéon, en la serrant contre lui, sous le prétexte de la garer d’une voiture:
—Écoute!... non... il faut nous revoir encore une fois.