—Mais il n’a pas été élevé au lycée!... Vous allez me le reprocher, sans doute?
—Je ne vais pas vous le reprocher, bien sûr! Vous m’avez fait élever mon garçon conformément à vos opinions: il n’y à rien à redire, puisque le malheur a voulu que je n’aie pas le moyen de lui payer une éducation. Ce n’est pas ça, mais voilà qu’à présent l’État vient me dire: «C’est très bien, madame Lepoiroux, vous venez me chanter que votre garçon est savant, est savant!... mais je n’ai pas l’honneur de le connaître, moi, votre garçon: d’où sort-il?»
—D’où il sort?... Mais qu’importe?... Il a ses diplômes. C’est l’État qui lui a conféré ses parchemins!...
—Oui, madame, c’est bien l’État qui lui a conféré ses parchemins; mais ce n’est pas ses parchemins qui vont lui donner de quoi manger... A ce qu’ils disent, il en faut, il en faut! pour avoir le droit d’enseigner... Et, en attendant, qu’est-ce qu’il va venir me dire, l’État? Il va venir me dire: «Madame Lepoiroux, vous voulez une bourse pour votre garçon: c’est très bien. Mais je vous avertis d’une chose, madame Lepoiroux, c’est qu’il y en a cinq cents, qu’il y en a mille, qu’il y en a des milliers qui me demandent le même privilège! Je les connais: depuis dix ans, depuis quinze ans ils mangent mes haricots...»
—«Et l’élève Lepoiroux n’a pas mangé les haricots de l’État!...»
—C’est bien cela qu’il ne pardonnera jamais à Hilaire, à ce que m’ont dit ces messieurs... «Quant à avoir une bourse, votre fils peut se taper!» voilà les propres paroles de monsieur Papin; et monsieur Bousier, l’archiviste, à un mot près, a parlé comme lui.
—Autrement dit, ma chère Nathalie, vous venez me faire observer, aujourd’hui, à la veille de mon départ pour Paris, que j’ai compromis l’avenir de votre fils, et que je vous dois une réparation?...
—Faut-il bien jeter dans l’air des paroles si fumantes, madame d’Oudart!... Je viens vous rapporter, sans cachettes, ce qui m’a été dit par ces messieurs. Aurait-il mieux valu que je me couse la bouche avec une alène et du fil enduit?
—Ce sont ces messieurs, aussi, qui vous ont conseillé d’envoyer votre fils à Paris?
—Non! c’est vous, ma chère dame, par l’exemple de ce que vous faites pour le vôtre. L’instruction appelle l’instruction; un coup qu’on est parti, c’est comme le train express qui ne s’arrête pas aux petites stations. Vous ne voudriez pas que je fasse d’Hilaire un épicier, instruit comme il est, ni un curé, bien entendu, puisque ce n’est pas son idée, rapport à ce que ces messieurs ne sont pas bien vus par le temps qui court...