Madame Chef-Boutonne interrompit et répéta:
—C’est très bien.
Cette pauvre madame d’Oudart s’affaissa tout à plat. Madame Chef-Boutonne avait précisément à annoncer à son amie qu’elle s’était «mise en quatre» pour le jeune Lepoiroux et que ses démarches aboutissaient à l’issue la plus heureuse. Qui donc avait-elle été voir? Mais, monsieur le vice-recteur, tout bonnement, de qui l’obligeance, en l’occasion, s’était montrée vraiment exquise: le jeune Lepoiroux pouvait être assuré d’obtenir de l’État la faveur demandée.
—Voilà! dit-elle, ayant rendu compte de sa mission.
Elle parut magnanime. Le «service» tombait de si haut que madame d’Oudart se demanda si elle n’eût pas préféré payer de sa poche les études complètes d’Hilaire. Cependant elle se confondit en actions de grâces, se leva et embrassa son amie.
—Je vais écrire cette bonne nouvelle à Nathalie Lepoiroux, dit-elle; elle ne saura comment vous remercier!
XXII
Madame Lepoiroux sut parfaitement comment remercier madame Chef-Boutonne. Elle prit la peine de lui écrire, en même temps qu’à madame d’Oudart, une lettre identique, à quelques termes près, et de ce ton impersonnel, lointain, propre aux œuvres dictées à une personne étrangère et mises au point ou embellies par celle-ci, ce qui excusait la version unique, et aussi, en quelque sorte, l’audace de certaines périodes. Madame Lepoiroux affectait d’être illettrée et se refusait à adresser à ses protectrices un spécimen de son écriture défectueuse. Quelqu’un «prenait la plume» en son nom, et, après quelques termes de la plus humble gratitude pour l’obtention de la bourse à la Faculté des lettres, laissait entendre qu’«un allègement aussi inattendu» aux dépenses dont madame d’Oudart avait «accepté la charge», pourrait,—«n’est-il pas vrai, madame?»—permettre à une si généreuse personne de faire les frais de l’inscription d’Hilaire à l’École de droit, par exemple... Le jeune Lepoiroux, affirmait-on, promettait de cumuler les deux études, et de «rapporter triomphant à sa ville natale les diplômes superposés». Ici, une objection était prévue: la «ville natale» eût pu, en effet, contribuer à ce supplément d’études d’un sujet si éminemment propre à lui faire honneur; mais fallait-il «répéter à la bienfaitrice qui, en plaçant jadis le jeune Hilaire dans un établissement congréganiste, s’était si héroïquement engagée à en supporter toutes les conséquences», fallait-il lui rappeler que «la tristesse des temps» ne laisse pas l’espoir de trouver en province «la haute impartialité» dont l’État avait fait preuve en Sorbonne?—«si toutefois nous ne devons pas en attribuer le mérite entier, madame, à votre toute-puissante intervention».
Madame d’Oudart jugea le procédé cavalier. L’appétit de la veuve Lepoiroux était franchement sans pudeur.
—Prétendre, s’écriait madame d’Oudart, que j’ai «accepté la charge» des frais d’études de ce morveux, ah! ceci, c’est de l’outrecuidance!... Et quand donc me suis-je engagée?... quand donc?... que l’on me le dise!... Et puis, voyons, sérieusement, une École, est-ce que ce n’est pas assez?... Mais non! aujourd’hui, il en faut deux; il en faut trois!...