De leur nature, ces dames étaient bavardes, et, par une pente naturelle, elles inclinaient à des sujets plus capiteux que les propos coutumiers à la table des Chef-Boutonne. Une grande réserve, une chasteté absolue d’expression, une tournure d’esprit pédantesque, mais morale, étaient le propre de la conversation chez les Chef-Boutonne. Ni madame de Saint-Évertèbre ni sa fille ne faisaient la petite bouche pour parler des jambes de mademoiselle Otero ou du tatouage d’un admirable Anglais aperçu à la dernière saison d’Aix, se baignant dans le lac du Bourget:
—Un combat de coqs, madame, sur un torse complètement épilé!
—Nous avons, dit la jeune fille, acheté sa photographie: vous la verrez.
M. Chef-Boutonne n’était pas fâché que l’on parlât, même chez lui, d’autre chose que de la psychologie de l’enfant, des revendications sociales ou de la religion de l’avenir. Sa fille, madame Beaubrun, riait sous cape. M. Beaubrun était persuadé que c’était là «le ton de demain» et avait à cette croyance converti sa belle-mère. Elle et son gendre, sans être le moins du monde aptes à marcher à l’avant-garde, vivaient dans l’effroi de passer pour retardataires.
Le goût et la pratique des sports amenaient une préoccupation du physique des sexes, et une liberté dans le langage, contre quoi de vieilles consciences chrétiennes se rebellaient encore et qu’elles taxaient de «mauvais ton».
Ce soir-là, chez les Chef-Boutonne, on ne parla guère que toilette, que dessous, qu’évolution du corset à travers les âges, et que valeur relative de la pudeur, qui consiste à montrer ou à ne montrer pas le pied, la jambe ou les seins. Le dîner, selon l’expression de la maîtresse de maison elle-même, fut «très gai».
La femme la plus réservée était précisément cette petite dame Soulice de qui madame Dieulafait d’Oudart n’avait auguré rien de bon.
C’était pitié de voir madame Chef-Boutonne encourager d’un condescendant sourire des conversations qui la choquaient, certes, mais elle croyait, par là, sa maison garantie de paraître réactionnaire. De ses amis universitaires, elle avait appris la souplesse, l’accommodation aux conditions neuves de la vie et cette malléabilité de cire qui convient aux sociétés qui vivent, disait Beaubrun, «à un tournant de l’histoire».—«Et que le snobisme y aille,—eût pu ajouter le gendre,—si la franchise n’y peut aller!»
Dans le jeu, à la mode, qui consiste à s’élancer avec grâce au devant des nouveautés de demain, qu’il est malaisé de s’arrêter à temps, et qu’il est gauche de revenir sur ses pas! Témoin les Saint-Évertèbre qui, ayant, eux, donné avec entrain dans ce sport, jusqu’au point d’émouvoir quelques plages et villes d’eaux, jugeaient urgent de faire de l’arrière jusqu’à s’allier, sur la rive gauche, à une famille où paraissaient des membres de l’Institut, et où le gendre et le fils étaient destinés à unir les graves institutions de la Cour des Comptes et du Conseil d’État.
Le gai repas terminé, ces messieurs passèrent au fumoir, sauf Paul, qui était sans défaut. Et il allait profiter du répit pour faire sa cour. Mademoiselle de Saint-Évertèbre lui tendit un doigt. Il n’osa le prendre. Elle lui dit: