Et puis, aux entrevues suivantes, ce furent des taquineries constantes de la part de Laure, qui mettaient le pauvre Pierron à la torture. Il était happé par elle, et il s'écartait, se sauvait d'elle en s'accrochant plus que jamais à son mari. Quand il était avec son ami, Pierron recouvrait la paix; il aimait, il estimait Hubertin; il avait besoin de son expérience et de sa causerie; c'était sa nourriture, cette amitié.

Laure utilisa une sympathie si étroite pour suggérer à son mari d'intéresser Pierron dans une affaire qui périclitait faute d'une tête. Pierron n'était-il pas le cerveau demandé?… et sa petite fortune?…

—J'aurais peur, interrompait Hubertin, que Pierron ne réussît pas et eût à me reprocher éternellement…

—Justement, sa petite fortune le rend indépendant…

—Oui, mais pas riche…

Scrupules promptement dissipés par une femme qui poursuit son idée. Finalement, Pierron, et bien que l'affaire ne lui sourît pas, n'eut rien à refuser aux sollicitations d'Hubertin.

L'affaire, même périlleuse, ce n'était rien encore; mais dans l'affaire surgirent des tiers, imprévus de l'une et l'autre partie, et avec eux des intérêts, des exigences inconciliables avec les intérêts d'Hubertin et ceux des actionnaires; un conflit, finalement, entre les uns et les autres; un conflit sans lequel la direction de Pierron même fût devenue suspecte.

Déchirure atroce: le retrait et la fuite de cette main virile, la seule qu'on presse avec sécurité, sans arrière-pensée, et dont l'étreinte communique tant de force! Pierron, honnête homme, étant mis à la tête d'une affaire, ne connut plus que le souci de sauver l'affaire, et quoi qu'il pût en coûter à son plus cher ami. Entre Hubertin et lui il y eut un froid d'abord, une grande gêne, puis une explication amère, et on se tourna le dos; Pierron sauva les intérêts à lui confiés et, chaque matin, se faisant la barbe devant le miroir, il pensait: «J'ai fait ce que je devais faire… Allons, à tout prendre, c'est encore ce qu'il y a de meilleur quand on est là, tout seul, à se regarder les yeux dans les yeux…»

Mais cela ne l'empêchait pas de regretter l'amitié d'Hubertin; rien ne lui remplaçait l'amitié d'Hubertin. Et il maudissait, à distance, «cette sacrée grue» qui avait eu la pensée diabolique de le brouiller avec son ami.

Il reçut un matin la visite d'une dame. Il trouva la personne assise dans son petit salon, en joli trotteur printanier, la figure cachée sous un amour de chapeau. Quand elle releva la tête, il reconnut Laure, malgré la voilette épaisse. Laure releva aussitôt la voilette épaisse pour dire: «C'est moi», et il vit sa bouche.