Le plus stupéfiant était que presque toute la famille, réunie dans cette cour où elle avait peu coutume de mettre le pied, faisait comme si elle se trouvait là par hasard, s'arrêtait même à contempler nos châteaux de sable; le père d'Antoinette ne se pencha-t-il pas pour regarder par l'ouverture d'un de nos monuments et faire signe à la tante Planté, qui ne semblait pourtant fichtre pas avoir envie de plaisanter, que le vide était fort bien ménagé à l'intérieur et que l'on voyait le jour à travers. S'il n'eût pas été si préoccupé ou si nerveux, je suis bien sûr qu'il ne se fût pas arrêté à remarquer cela!
Il touchait ainsi le bras de la tante Planté, lorsque Fridolin s'avança vers eux, les joignit, et, en ôtant sa casquette complètement, ce qu'il ne faisait jamais, il leur dit quelques paroles. Immédiatement l'oncle Paul se colla littéralement à eux, pour entendre ce que disait Fridolin; et ma grand'mère, qui avait sans doute entendu, s'enfuit à la cuisine en poussant un cri et levant les bras. La tante Planté en avant, l'oncle Paul, l'oncle Planté et mon grand-père venant par derrière, se dirigèrent vers la porte jaune. Là, nous cessâmes de les voir, mais nous entendîmes des cris. Et, au bruit, on dut venir aussi de la ferme voisine, ou des champs, car nous distinguions très bien le murmure d'un attroupement et la voix aiguë et plaintive des paysannes.
—Henri! dit au-dessous de moi Antoinette.
—Quoi?
—J'ai peur.
—Peur de quoi? Tu es folle…
J'avais aussi peur qu'elle. Je le dissimulai autant que possible en grimpant un peu plus haut dans mon arbre mort. Tout à coup, l'idée me vint qu'il était inconvenant d'être juché ainsi sur une branche, que mon attitude n'était pas en rapport avec ce qui se passait. Je dégringolai aussitôt. Dès que je fus à terre, Antoinette vint se blottir contre moi et je fis une chose insolite, car je n'étais pas tendre ni caressant: je l'embrassai. Elle ne s'en étonna même pas et fut bien aise de sentir quelqu'un tout près d'elle.
Alors nous entendîmes se déchirer la jointure des vantaux de la porte cochère dont l'on n'usait presque jamais; on l'ouvrait sans doute pour faire entrer la charrette. Cependant la charrette n'entra pas, et nous vîmes Fridolin et le métayer voisin, nommé Pidoux, qui portaient un paquet blanc d'aspect lourd et qu'on eût pu prendre pour du linge fraîchement lavé à la rivière; mais ils n'auraient pas mis tant d'attention à porter du linge. Fridolin et Pidoux marchaient en rythmant leurs pas: une, deux, une, deux. C'était solennel et impressionnant. Et ils n'entrèrent pas avec leur fardeau par la porte de la cuisine, mais ils firent le tour du pavillon pour pénétrer probablement par le perron et le vestibule. Toutes les bonnes étaient sorties, agglomérées et figées à la porte de la cuisine: quand l'objet passa, elles se signèrent, et quelques-unes, Françoise, la cuisinière et la Boscotte, pleuraient déjà. Je dis à Antoinette:
—C'est quelqu'un qui est mort.
Antoinette me répondit: