—Oui, mais ce n'est pas un mort ordinaire.

Derrière Fridolin et Pidoux, à notre grande surprise, nous vîmes les deux hommes de la charrette portant un autre objet enveloppé aussi de linge blanc et qui semblait plus léger; les deux hommes rythmaient le pas tout comme Fridolin et Pidoux, ce qui donnait un même caractère de gravité à ce transport. Derrière, toute la famille reparut, l'oncle Planté, mon grand-père, le père d'Antoinette et son frère Paul, la tante Planté, la mère Pidoux, sa fille aînée nommée Valentine et une autre fermière. Tous marchaient comme à un enterrement.

Puis apparut dans la cour vide ma pauvre grand'mère, qui s'était enfuie au premier moment en levant les bras au ciel; elle cherchait, elle regardait au loin, en mettant sa main sur son front, en abat-jour, et nous l'entendîmes qui disait à la Boscotte:

—Et dire que ce sont les enfants qui ont ouvert!… Où sont-ils, où sont-ils, mon Dieu?…

Et la Boscotte lui répondait:

—Ne vous faites pas un mauvais sang inutile, madame Fantin; c'est
Fridolin qui les a vite dirigés sur le jardin du fond…

Dès que grand'mère fut rentrée, nous courûmes, Antoinette et moi, au jardin du fond; il nous semblait que nous n'avions pas autre chose à faire. Le temps nous parut long, et d'autant plus que nous n'osions pas jouer ni, par une étrange pudeur d'enfants, parler de ce que nous avions vu. Notre inertie et notre réserve nous incommodaient. Noms entendîmes ouvrir la grille de fer, et vîmes le cabriolet s'éloigner au grand trot sur la route de Beaumont: quelqu'un de la famille allait à la ville. Environ une heure après, il revenait suivi d'une autre voiture. Nous vîmes aussi sur la route deux gendarmes à cheval. Et, au moins cinq ou six fois, on sonna à la porte jaune. Vers le soir, Fridolin vint à la pompe; il arrosa les légumes et versa de l'eau dans le petit bassin réservé aux abeilles; nous restâmes tapis tout au fond du jardin où il nous avait dit de nous tenir, au bout d'une longue allée bordée de lavandes; nous ne nous étions pas approchés de lui; il ne chercha pas à s'approcher de nous et ne nous dit pas un mot de loin. Cependant nous commencions à nous rassurer, parce que Fridolin continuait, malgré ce qui était arrivé, à faire sa besogne de tous les jours.

Il n'y eut d'ailleurs rien de changé au dîner, si ce n'est qu'on voyait que tout le monde avait pleuré, mais en somme tous étaient plus tranquilles qu'au repas de midi et qu'à tous ceux des jours précédents, surtout depuis les deux jours que l'oncle Jean avait passés à Courance. Oui, comparativement, tous semblaient calmés. Oh! le repas de midi et surtout le dîner de la veille auquel assistait encore l'oncle Jean!…

Je le revois encore, le malheureux. Il était plus jeune que ses deux frères, il n'avait pas trente-cinq ans, et il était le plus grand de la famille; il était immense; il passait pour «très beau garçon». Longtemps il avait été le benjamin de sa tante Planté comme de sa mère; nous savions que c'était un enfant gâté. Nous savions aussi que, depuis plusieurs années, il «s'était lancé dans des affaires d'argent»; il «faisait de la banque» à Saint-Aigremont, une petite ville de l'arrondissement. Nous ne savions pas trop ce que c'était que de «faire de la banque», sinon que c'était un métier que ses parents jugeaient dangereux et qui leur avait coûté déjà beaucoup d'argent, ainsi qu'à la tante Planté et à bien des petites gens du pays. Aussi voyait-on arriver l'oncle Jean du plus mauvais œil; chacune de ses visites était le signe d'une catastrophe; après qu'il était reparti, on retranchait, pendant des mois quelquefois, un plat aux repas; chacune de ces dames disait: «Je me passerai de robe neuve encore cette année…» Mais le plus grave avait été quand la tante Planté avait dû «vendre de la terre»! Oh! oh! cela avait fait une «journée historique», comme on disait à Courance, et que des enfants, si jeunes que nous fussions, devaient garder toujours présente à la mémoire!

Eh bien! cette journée n'était rien à côté de ce qu'avaient été les deux derniers jours. Personne ne mangeait plus; ce n'était vraiment pas la peine de se mettre à table, où l'on était si gêné à cause de nous; mais on eût dit que la famille s'astreignait à cette heure de silence par un besoin instinctif de repos entre des combats acharnés. On avait même fait venir de Beaumont M. Clérambourg, un homme de grand sens, qu'on consultait dans les embarras tout à fait difficiles, et M. Clérambourg, dont la parole était si rare, si recherchée, et la figure si glaciale, s'était enfermé avec toute la famille dans le salon, pendant trois grandes heures. Antoinette, qui ne croyait pas si bien dire, m'avait confié: