—Vois-tu, c'est le Jugement dernier…
C'était encore l'oncle Jean qui, de tous, paraissait le moins agité; il était très abattu, très triste, assurément, mais il se tenait encore bien, et il mangeait aux repas, lui. Il trouvait même le moyen de nous dire, à nous les enfants, des choses drôles, car il avait toujours eu l'esprit comique. Il nous amusait et nous l'aimions bien.
Enfin, le dîner où nous en étions se passa assez tranquillement. Il y avait l'apparence d'une détente. Grand'mère seule n'y assistait pas. L'oncle Paul et le père d'Antoinette parlèrent à mots couverts, mais prononcèrent à plusieurs reprises les noms du juge de paix de Beaumont, M. Touchard, et de M. le curé; grand-père fit allusion à une «note aux journaux»; ce fut tout. La Boscotte vint dire un mot à l'oreille de la tante Planté qui lui confia une clef. Quand on ouvrait la porte pour le service, il venait une odeur de sucre brûlé; nous crûmes qu'il y aurait au dessert une crème au caramel, mais il n'y en eut pas. L'oncle Planté s'informa de l'état de Valentine Pidoux; on lui dit qu'on avait dû la mettre au lit et qu'elle «claquait encore des dents». La tante Planté se leva, avant le dessert; le père d'Antoinette lui dit: «Non, non, je ne permettrai pas: finissez de dîner, je vous prie, c'est moi qui irai relever la bonne maman…» Mais la tante refusa en disant: «Laissez-moi, c'est l'affaire des femmes.» Une minute après parut ma pauvre grand'mère qui ne cessait pas de pleurer. Elle se mit à table; on lui apporta un bouillon, mais elle dit: «C'est impossible. Ça m'étrangle…» Et elle se leva pour se retirer; plusieurs de ces messieurs quittèrent la table en même temps. Avant que la porte ne fût refermée derrière eux, nous entendîmes grand'mère qui ne pouvait se contenir et qui s'écriait dans le corridor:
—C'est vous qui l'avez tué!… Vous l'avez tué!… Vous êtes des assassins!…
L'oncle Planté et mon grand-père, qui étaient demeurés à table, haussèrent les épaules en même temps. Celui-ci dit:
—La malheureuse perd la tête.
—On la perdrait à moins, dit l'oncle Planté.
On entendait dans les corridors les servantes aller et venir sur leurs chaussons; leur pas assourdi et précipité, et le mouvement de tempête de leurs jupes avaient je ne sais quoi de sinistre. En venant desservir, la Boscotte, branlant son bonnet, prononça:
—Les chiens qu'on ne peut pas faire taire!… Ne manquait plus que ça,
Dieu de Dieu!…
En effet, les chiens hurlaient dans la ferme. Je me souviens qu'Antoinette tombait de sommeil. On nous envoya coucher. Elle se réveilla dans le corridor, à cause de cette odeur de sucre brûlé qui emplissait toute la maison, et, en passant devant une porte par où l'odeur semblait venir, Antoinette se mit à courir de toutes ses forces jusqu'à la chambre où nous couchions en compagnie de grand'mère, et, là, elle s'enfonça, la tête dans ses draps, comme si elle eût été poursuivie par un objet d'épouvante.