Mais Mathilde n'écoutait plus. Ainsi qu'il arrive en mainte occasion, elle oubliait complètement le commencement de l'histoire, où l'on rencontre les causes premières; elle avait d'ailleurs si peu pris garde à ce commencement, n'ayant pensé qu'à son propre cas, au moment où Lucie lui parlait du sien! et elle était butée contre le fait dernier en date, à savoir que son mari voulait qu'elle fût atteinte d'aliénation mentale.
—Tout ça est absurde, disait Lucie; rien dans ton affaire, qui ait le sens commun.
—Alors, tu te laisserais mettre, sans te rebiffer, toi, dans une maison de santé?
—Mais ton mari n'a pas envie de te mettre dans une maison de santé! Il a envie que tu restes, comme tu étais, tranquille et heureuse auprès de lui...
—Ce n'est plus possible, ma chère! il y a des faits irrémédiables; il y a les faits.
—Les faits? Mais on passe l'éponge et il n'y paraît plus.
—Tu parles comme un livre! Tout cela, c'est des choses qui se disent; mais, une fois que, pour une cause ou pour une autre, on a ouvert les yeux, tu ne te doutes pas des spectacles qui s'offrent à la vue et qui ne s'effacent pas. Je n'ai qu'à repasser ma vie à côté de mon mari depuis douze ans: mais, ma chère, il y a des centaines, il y a des milliers de points obscurs—ou trop éclatants!...—que j'avais négligés ou que je n'avais pas osé regarder en face. Je me croyais heureuse, pourquoi? Mais parce que tout le monde disait que je l'étais. A présent, je vois; je sais: Henri et moi ne faisions pas du tout bon ménage...
—Pourquoi?
—Pourquoi? Mais si je reprenais mon histoire aux débuts de notre mariage, je trouverais déjà des taches, des taches grosses comme toi et moi!...
—Lesquelles?