Mais on ne savait pas où l'orateur en voulait venir.
Graduellement, la peinture à la Chardin s'élargit et gagna en profondeur, par le moyen de glacis habilement posés. La peinture se spiritualisa, pour ainsi dire: une âme, un cœur, un esprit l'illuminèrent en dessous. Il fut d'abord question de «l'homme qu'un sort cruel a privé du cercle auguste de la famille»; il y eut un croquis de «l'infortuné célibataire», lequel nous fûmes un moment tentés de croire aussi à plaindre que Robinson dans son île. Ici une pause émouvante, les esprits demeurant attachés au sort du solitaire infortuné...
Mais un choc, un rebondissement, une claire trouée dans la nue: voici que le célibataire tout à coup était sauvé! Sauvé par qui? «Non pas par la Providence! non point par aucune des puissances de ce monde!... Non, vraiment; mais sauvé par ce que les couches profondes de la démocratie peuvent contenir de plus honorable, de plus précieux, de plus humble et de plus caché...»
«Mais qui? mais qui donc?...» faillîmes-nous dire en chœur, devenus tous bon public.
A cet instant, le futur conseiller général sembla, d'un preste mouvement de la main, vouloir faire surgir Mariette de l'ombre où elle se tenait tapie derrière une grande bringue de fille destinée à lui succéder. Sans doute avait-on un peu pensé que ce fût de la maison de notre hôte, de l'hôte lui-même et de son unique bonne qu'il pût être question, mais la profusion des images hyperboliques nous brouillait l'entendement. L'on comprit que c'était bien Mariette qui motivait cette littérature.
Son maître la nomma «le grillon du foyer». Il la nomma «la fée des cuivres, de l'argenterie et des faïences». Elle était, en outre «l'infirmière engagée pour tout le temps de la longue guerre qu'est la vie». Elle était «le génie qui préside aux piles de lin blanc des armoires» et «le bon Cerbère qui, à la porte du logis, oppose un bras inexorable à toute incursion dirigée contre le sacré labeur du maître en le cerveau de qui s'agitent les destinées de la commune!...»
Jamais l'honnête Mariette ne s'était senti projeter à telles altitudes. Elle écoutait, surprise, un peu suffoquée, ébaubie. Mais Narcisse la toucha davantage en redescendant à de petits faits précis et véridiques, extraits de l'histoire du ménage.
Son dévouement ininterrompu pendant un certain nombre d'années dont la gradation savamment décelée rendait le chiffre final plus impressionnant: «pendant dix ans! pendant quinze ans!... pendant dix-huit années accomplies!»—les imaginations frappées étaient tentées d'additionner ces chiffres et d'aboutir à «un demi-siècle de servitude»;—sa fidélité, sa probité «intégrale», son renoncement à toute joie comme à tout intérêt, toute espérance personnelle, qui faisaient «de cette modeste créature un type accompli d'altruisme, une sorte de sainte laïque, à proposer en exemple non seulement à la commune, mais à l'arrondissement, mais à la circonscription départementale, voire à la grande Patrie!»...
Ah! fichtre, voilà qui commença de l'émouvoir à fond, la pauvre vieille, et nous tous avec elle!
La bonne Mariette avait tiré de sa poche son mouchoir; la grande bringue qui lui succédait pleurait, elle, depuis le commencement du discours; l'adjoint avait dû laisser tomber son lorgnon dont les verres se mouillaient.