Mais tout ceci n'était rien encore.
Nous ne perdîmes tous complètement la tête que lorsque Narcisse, après avoir décrit le trésor qui était là, tout près de nous, sous les apparences d'une simple femme, nous jeta, dans un hoquet, le cri déchirant que provoquait, brusque comme l'éclair, le coup du destin... Ah! justes dieux, qu'était-ce? Eh bien! voilà. Le destin avait prononcé «comme aux jours de l'antique Hellas»... et exigeait «que le mortel trop heureux possesseur d'une si merveilleuse fortune, s'en séparât! oui, s'en séparât... s'en séparât sans retour! s'en séparât, hélas! quand cela? Non l'an prochain ni dans six mois, non après-demain ni demain même, non, mais aujourd'hui!...»
Aujourd'hui?... Et l'auditoire frémit.
«Aujourd'hui, messieurs, mes chers amis, ajouta la voix mourante de Narcisse; aujourd'hui, dans l'heure qui succédera à la présente, dans l'heure qui suivra le dernier repas—apprécié par vous—et dû aux soins et, j'oserai dire, au talent de l'être exceptionnel que je perds et que je vais regarder s'enfoncer dans les ténèbres incertaines et angoissantes de la nuit...»
On eût juré que le ciel venait de se déchirer, que Calchas avait redemandé le sacrifice d'Iphigénie. Nous étions tous tremblants.
Soudain, d'un grand geste inattendu, Narcisse ouvrit les bras. Il penchait un peu la tête sur l'épaule gauche; il avait l'air du Bon Pasteur.
Et il n'y eut qu'un mouvement pour précipiter vers cette étreinte offerte, la malheureuse bonne à tout faire, devenue du coup complètement stupide. Elle confondit ses larmes avec celles qui coulaient, ma foi, réellement, des yeux de son maître éloquent. Elle roula de mains en mains, de bras en bras, de pleurs en pleurs.
Le député dit, en désignant Narcisse:
«Voilà un homme qui n'est pas fier, et qui sait rendre justice au pauvre monde!»
On était si troublé qu'il ne vint à personne, sur l'heure, de demander: «Mais pourquoi quittez-vous Mariette?»