—En fait, durant cinq ans, cela ne vous est jamais arrivé?

—Je vous trouve bonnes! Mais, outre cet inconvénient, un tel dévergondage me dégoûte. Songez, je vous prie, que j'ai un garçon qui va atteindre ses quatorze ans; songez que mon mari, somme toute, n'est pas à l'abri de la tentation, tout sérieux qu'il soit... Et Georges, un travailleur si ordonné, est-ce qu'elle n'aurait pas pu aussi bien me le débaucher? Vous savez comme sont faits les hommes: une femme avec qui ils n'ont jamais songé à mal faire, qu'ils apprennent qu'elle se commet avec le premier venu, et les voilà à ses trousses!... Non, non. Assez de cette engeance! Avant Caroline, j'avais renvoyé d'autres de ces demoiselles; j'ai traité Caroline comme ses pareilles.

—Et depuis, avez-vous eu la main heureuse?

—Dites que cette traînée m'a tout simplement porté la guigne.

»D'abord, et comme j'avais juré de ne plus loger chez moi qu'une fille honnête, je me suis adressée à ma tante de Rebecque, qui habite Cambrai. Cambrai est une ville pieuse, qui a conservé de la décence; Dieu merci, il y a encore quelques oasis, en France, où se sont réfugiées les mœurs. Ma tante de Rebecque m'envoie en effet une fille d'une moralité parfaite: elle n'était jamais sortie de l'orphelinat que pour aller aux offices; une bonne travailleuse, point maladroite de ses mains,—je ne dis pas, cela va de soi, qu'elle fût capable de me tailler un trotteur comme le faisait Caroline,—enfin qui aurait été très passable, une fois dégourdie par l'air de Paris.

»Figurez-vous qu'elle s'appelait Gudule. Jamais les enfants ni mon mari lui-même n'ont pu l'appeler Gudule sans pouffer. Il est déconcertant de voir à quel point les meilleurs d'entre nous sont esclaves de certaines puérilités. Jusque pour nos domestiques, il nous faut des noms qui ne soient pas trop démodés, et un aspect extérieur qui n'offense pas les yeux. Gudule, je le veux bien, était légèrement contrefaite et se coiffait comme une innocente: ils voulaient absolument qu'elle fût bossue et idiote! Bref, ç'a été une ligue entre mon mari et ses enfants pour faire retourner cette pauvre fille à Cambrai.

—Et d'une!...

—Comme je n'étais pas mécontente du choix qu'avait fait pour moi ma tante de Rebecque, je m'adresse à elle une seconde fois, en essayant de lui faire comprendre les motifs un peu futiles qui m'ont obligée à me priver des services de Gudule. Je lui écris: «Ma bonne tante, procurez-moi une fille de même moralité—à ceci je tiens par-dessus tout—mais de mine un peu moins ingrate...» Ma tante de Rebecque est la complaisance même; sa vie se passe à accomplir de bonnes œuvres; elle m'écrit, courrier par courrier: «Ma chère enfant, c'est la Providence qui m'a fait mettre la main aujourd'hui sur une sainte femme qui me semble répondre exactement à tes désirs. Pour le courage et l'abnégation, elle est sans pareille, et elle est à l'épreuve de toutes les infortunes, attendu qu'elle vient de subir la pire de toutes, celle de voir rompre par la persécution la clôture de son couvent. C'était une bernardine des environs de Bayonne, dont la maison avait la curieuse spécialité de la confection du linge de femme. Monsieur l'archiprêtre de Saint-Méry, par qui elle m'est recommandée, m'avait vanté son talent de piqueuse à la machine avant que ta lettre m'apprît que ma coquette de nièce avait précisément besoin d'une femme de chambre couturière. (J'avais insisté, dans ma lettre, sur cette dernière qualité...) Quant à la mine, elle est modeste comme il convient à une religieuse si fraîchement sécularisée; mais je crois la personne apte à n'inspirer ni répugnance ni désirs malsains.»

»Ma sécularisée n'était en effet ni bien ni mal, pas ridicule, malgré le bonnet qu'elle portait sur ses cheveux courts. Oh! ces cheveux courts de sécularisée, croiriez-vous que c'était la préoccupation constante de cette malheureuse? Elle ne pensait qu'à ses cheveux courts, aux trucs pour les dissimuler, aux élixirs pour en hâter la pousse. Elle chipait de la brillantine à mon fils; elle appliquait, sur son crin noir et dru, le contenu de tous les flacons de nos tables de toilette, pâtes et parfums, jusqu'à, mesdames, de la vaseline boriquée!... «Vous êtes donc bien pressée de vous marier, ma fille?» lui disait mon mari, en plaisantant, car nous la tenions, malgré tout, encore un peu pour une religieuse. Il ne croyait pas si bien dire. La sécularisée n'était pas à Paris depuis six semaines qu'elle avait, hardiment, proposé le mariage à trois individus, au maître d'hôtel de madame Flochs, qui habite le rez-de-chaussée de l'immeuble; au boucher, qui est célibataire; au facteur des imprimés, un joli garçon, ma foi, s'il vous plaît! J'ai interrogé le brave Georges, mon homme de peine, parce qu'un doute me venait si les désirs de ma nouvelle femme de chambre n'étaient que de convoler en justes noces. L'honnête Georges m'a répondu textuellement: «Après que j'y ai eu dit que j'avais femme et enfants, pour être juste, elle a fini de m'asticoter, mais jusque-là, je ne l'aurais pas cru d'une ancienne bonne sœur: ma parole! elle était en feu...»

»Que reprocher, après tout, à une fille qui n'aspire qu'à des ardeurs légitimes?