»Le fait est que nous avions tous l'habitude de considérer miss Hewlett, grâce au prestige de son ancienne place et à son «flegme britannique», comme un exemplaire de correction tel que tout ce qui fût venu d'elle eût été tenu par les enfants pour le plus parfait modèle du bon ton. Bref, de mon enquête, je retire la conviction que, quels qu'aient pu être les propos, ma fille est totalement ignorante de leur signification. A onze ans, la pauvre chère petite!... Et j'en suis quitte pour changer de cours de piano, parti plus sage, à ce qu'il me semble, que celui qui eût consisté à provoquer enquête sur enquête pour obtenir justice. Quand il s'agit d'une enfant qui, dans quelques années, sera une jeune fille, le moins de bruit possible est ce qui convient le mieux. Je n'ai parlé de la chose à qui que ce soit.

»Mais ne voilà-t-il pas qu'au nouveau cours de piano la même observation m'est adressée? et, coup sur coup, que mon fils, à son institution Saint-Grégoire, subit une punition exemplaire pour un motif analogue!... Entre nous, les choses, du côté de mon fils, ont été poussées un peu loin; mais ceci est un autre épisode. Enfin, voici ce qui m'ouvre les yeux, hélas, trois fois, hélas, un an et demi trop tard!

»Depuis longtemps déjà, j'avais entendu mademoiselle Toussaud pousser des éclats de rire pendant la leçon de français; mais cette excellente fille est si gaie de nature, que l'idée ne m'était même pas venue de m'enquérir des causes de son hilarité. A l'issue d'une leçon, toutefois, mademoiselle Toussaud elle-même me prend à part et me dit:

«—Cette petite Marie est trop drôle; elle émaille ses devoirs français de termes forgés je ne sais comment; mais une inquiétude me vient; tirez-moi d'embarras, madame: ces termes ne sont-ils pas un peu shocking

» Je me précipite sur les cahiers et m'évertue à déchiffrer les termes déjà raturés par la main candide de mademoiselle Toussaud. Mesdames, je ne vous dirai pas ce que j'ai lu: c'était quelque chose d'inouï, d'inconcevable, d'ahurissant! C'était si fort que je comprends qu'à la rigueur la candeur de mademoiselle Toussaud ait pu ne provoquer au choc qu'un rire de surprise. Moi-même, je ne saisissais pas le fin du fin de ce vocabulaire. Je mets les cahiers raturés sous les yeux de mon mari: j'ai cru que le pauvre homme allait avoir une attaque!...

»La procédure pour atteindre la source d'une telle turpitude a été dès lors extrêmement simple. Elle n'avait pas été à notre disposition au cours de piano alors qu'on n'osait même pas nous répéter les expressions reprochées à ma fille. Mais devant un mot écrit par elle, raturé par sa maîtresse de français, rétabli au net, nous n'avons eu que la peine de l'indiquer du doigt et de demander à l'enfant: «Qui t'a appris ce mot-là?» La chère petite a répondu sans hésitation: «Miss Hewlett.»

»Ah! par exemple, ceci était un peu fort!

»Je fais appeler sur-le-champ l'Anglaise:

»—Miss Hewlett, vous connaissez ce mot-là?... Et celui-ci?...

»—Yes!...» Elle n'a pas rougi, mesdames; elle ne s'est pas émue une seconde. «Oui, certainement»; elle connaît ce mot-là, et celui-ci; on eût juré qu'elle s'attendait à ce que nous lui en fissions compliment! «Vous le savez! vous le savez!... Mais, malheureuse, il est impossible que vous en compreniez la portée; vous n'oseriez pas enseigner cela à des enfants! A quelle occasion, où, en quelle circonstance ont-ils appris ces mots par vous?... Répondez!» Elle ne se trouble point; elle ne fait point de difficulté pour répondre; elle tire de son corsage une lettre où je reconnais aussitôt l'écriture de miss Lawler, et elle me fait entendre, tant mal que bien, qu'elle donne à lire aux enfants des textes d'écritures cursives. On leur recommandait, en effet, de s'exercer à lire des spécimens divers de mains anglaises. Et elle nous tend la lettre de miss Lawler.