»Mon mari s'en saisit, comme d'une pièce à conviction précieuse; il la parcourt: des mots, malheureusement français, qui attirent son regard, lui confirment amplement que les lettres de notre ancienne Anglaise contiennent tout ce qui fait l'objet du débat. Il met la pièce dans son portefeuille et l'emporte à son bureau pour la donner à traduire; l'employé qui lui remet la version française dit à son patron: «On en entend de raides dans les caf'conc' et les petits théâtres, par le temps qui court; mais des comme ça, non, tout de même pas.»

»Dans cette lettre, mesdames, miss Lanlair ne faisait que raconter avec une franchise et une simplicité puériles sa vie chez la princesse. Je ne vous narrerai pas, aujourd'hui, quelle était sa vie chez la princesse... Qu'il vous suffise de vous rappeler les cadeaux du début, la fourrure!... Elle usait, dans le détail des péripéties, et non sans une pointe de pédantisme, des termes que le vieux duc, sans doute, et le jeune comte aussi, et des jeunes gens du meilleur monde lui apprenaient en jouant de son ingénuité... et du reste! Et la vie de mon ex-Anglaise chez la princesse, mon Anglaise actuelle l'y avait menée, identiquement, pendant trois ans!...

—Pauvre, pauvre madame Ablette!...

—Avant de prier miss Hewlett de quitter ma maison, j'ai essayé de lui faire honte pour avoir infligé à mes enfants, sous mon toit, une éducation monstrueuse. Elle bredouillait je ne sais quelles excuses en sa langue. Je demande à mon fils Charles qui se trouvait là: «Qu'est-ce qu'elle dit donc?» Charles me répond: «Elle dit qu'elle croyait que ça ne faisait pas matière... c'est-à-dire que ça ne faisait rien.»


[L'INTRANSIGEANT]

A Jacques des Gachons.

I

Madame Varennes accompagnait son fils à la gare du Nord, à la suite d'un séjour de trois mois à l'hôpital et d'un assez long congé de convalescence accordé au jeune capitaine. Il avait encore ses yeux, ses membres. Il repartait cependant moins alerte que les fois précédentes, non qu'on ne pût constater chez lui, comme on dit, un moral excellent; mais il semblait que l'homme eût été atteint, durant presque un semestre vécu à Paris, d'une autre blessure secrète qui échappait à tout le monde (mais qu'une mère soupçonnait).

Elle la soupçonnait sans savoir en aucune manière de quelle nature elle pouvait être, car François était sur toutes choses et particulièrement sur lui-même d'une discrétion de tombeau. Il se déclarait satisfait aujourd'hui d'aller retrouver les camarades—ceux qui restaient, hélas!—On savait que ni l'idée de la terrible guerre ni l'appréhension des vides qu'il allait constater à son arrivée au secteur n'étaient propres à troubler une âme comme la sienne. Et son âme paraissait altérée. La pauvre maman qui avait, elle, toutes les angoisses auxquelles le cœur de ces jeunes guerriers échappe ou qu'il étouffe, était doublement attristée du départ.