Aux guichets, les hommes, à la queue leu leu, se présentaient sans empressement mais avec cette stoïque résignation qui fait frémir celui qui la comprend. Des officiers, de simples poilus, médaillés, chevronnés, gonflés de vêtements de dessous, et leurs femmes, leurs enfants, leurs mères, leurs maîtresses aussi, formaient une foule dense, non bruyante ni fiévreuse, ni enthousiaste, ni accablée, larmoyante pourtant ici et là, gouailleuse aussi par endroits, une foule qui ne semblait pas être de la même race que celle des premiers départs, déjà anciens, une foule vieillie d'un siècle ou de dix siècles en trois ans et demi, une foule pénétrée par la sagesse virile, une foule grave où chaque cœur battait à se rompre sans qu'aucun signe en trahît l'émoi, une foule qui a épuisé tous les modes de courage, qui est au-dessus des adversités, une foule qui emboîte le pas à l'ambulante et invisible statue du Destin, une foule auguste, presque en permanence depuis des années dans ces deux gares de l'Est et du Nord dont elle rend chaque pierre à jamais sacrée.
Madame Varennes était arrivée là avec son fils, beaucoup trop tôt. Tous deux allaient, venaient, puis demeuraient immobiles et silencieux. Le capitaine cherchait à reconnaître des visages parmi ceux des permissionnaires, mais sa mère ne regardait que le visage du capitaine.
Elle ne put manquer d'en voir un autre, cependant, qui se distinguait de tous par son immobilité, sa solitude, son expression douloureuse et aussi par son originale beauté. C'était celui d'une très jeune femme aux cheveux blonds, simplement mise, mais non sans goût. Depuis dix minutes madame Varennes la voyait au même endroit, debout, là-bas, contre le bureau d'enregistrement des bagages. Et à quelque moment que la vieille mère regardât la jeune femme, elle rencontrait ce regard auquel la douleur communiquait une singulière puissance. Dès le premier contact, elle avait failli faire part de sa remarque à son fils, mais une idée de mère l'en avait aussitôt empêchée. Immédiatement elle avait pensé que cette jeune femme si belle et si triste était là pour son fils. La persistance du regard dirigé non pas sur elle, en vérité, mais sur son fils, la confirmait dans son intuition première, et une seule chose la déroutait, c'était que son fils, même à la dérobée, ne regardait pas la jeune femme.
Il ne la regardait pas, la mère en était sûre, car elle le surveillait habilement. Et s'il l'eût regardée, ne fût-ce que le quart d'une seconde, est-ce que l'autre, là-bas, n'eût pas eu un instant de détente en son attitude désespérée? Dès lors la mère commença de s'inquiéter. «Si je n'étais pas là, se disait-elle, ils seraient dans les bras l'un de l'autre...» Elle savait son François d'une correction sévère; qu'il fût capable de quitter sa mère pour approcher seulement de sa maîtresse, non, elle ne le croyait pas, bien que ce ne fût certes pas elle qui lui eût inculqué des principes aussi rigoureux: elle était bien trop indulgente et bonne! Mais qu'il ne fît à la malheureuse même pas un signe gentil,—un sourire que la vieille maman à côté n'est pas obligée d'apercevoir, que diable!—non, c'était d'un garçon trop bien élevé. Son père, jadis, avait autrement de libertés en ses manières; mais elle se souvenait aussi du grand-père qui, pour tout ce qui concernait la soumission aux usages, était déconcertant. Elle prétexta, tout à coup, le désir d'aller acheter un magazine au kiosque de journaux. Ce fut elle, la mère, qui s'échappa! Mais le capitaine, sans la quitter d'une semelle, fut à son côté lorsqu'elle chercha de la monnaie pour payer la publication dont elle n'avait aucun besoin, et il lui en offrit galamment.
Alors elle lui dit:
—François, il y a là-bas une petite dame, jolie, ma foi, à qui tu ne parais pas déplaire...
Elle vit sa joue, dont les mois de repos avaient ramené la peau à une blancheur de fille, se couvrir d'une rougeur qui lui rappela le temps de l'adolescence et des timidités de ce garçon. Elle avait dit: «là-bas» sans faire aucun signe, et l'œil du capitaine s'était porté instantanément «là-bas», exactement «là-bas»—oh! le temps inappréciable d'un éclair.—Le capitaine savait donc où se trouvait la jeune femme; et puis, se ressaisissant aussitôt, il avait répondu simplement:
—Des bêtises, maman.
Et il avait recommencé de faire les cent pas avec sa mère.
L'heure du départ approchait. Madame Varennes mêlait au drame de son propre cœur le drame qu'elle imaginait et suivait «là-bas» derrière ces deux yeux bleus humides, aux sourcils contractés et dont l'expression tragique était inoubliable. Le capitaine se plaça brusquement devant sa mère et l'embrassa avec tendresse, après s'être découvert: