—Un Tel? Connais pas.
Elle ne connaissait pas Un Tel; on avait été dirigé sur une mauvaise piste. On en découvrit sur-le-champ une autre. Suzon la rompit instantanément.
Elle n'osait pas dire, connaissant son monde, qu'elle n'avait pas eu de maître. A la vérité, elle avait été commencée par son père, homme complètement inconnu, et, depuis lors, elle interprétait Chopin selon sa propre fantaisie, à son goût, avec passion il est vrai, et secondée qu'elle était par un tempérament original, toutes choses qui n'ont pas de valeur aux yeux du public quand elles ne sont point étayées d'une autorité incontestée, ou rendues croyables par la vertu d'un initiateur de grand nom. On ajoute peu de foi aux dons spontanés; on s'incline devant le travail, la mémoire; notre manie égalitaire ne nous permet de foi qu'en les choses qui s'apprennent; nous sommes au siècle de l'École et non plus à celui des Fées.
Une jeune fille, avec elle assez familière, s'approcha de Suzon Despoix et lui parla à l'oreille:
—Tu es épatante, ma chère! mais, là, sans blague, dis-moi: est-ce qu'on peut prendre des leçons avec lui?
—Avec qui? dit innocemment Suzon.
—Allons, ne te fiche pas du monde, ma petite: tu as un professeur... tu as un ami...
Ce «tu as un ami», prononcé avec une certaine vivacité, fut entendu. Il fut répété. Il courut le salon. Les uns ajoutaient: «Chut!... chut!... c'est un mystère...» Et les autres: «N'insistons pas, de peur de faire tort à la petite Despoix; elle a un ami...»
Une Étude, réclamée par l'assistance enthousiaste, fut troublée par les bavardages. Quand la pauvre Suzon détacha sa dernière note, comme une perle au reflet mélancolique, il était avéré, tant les imaginations vont vite, que cette pauvre fille était la maîtresse d'un pianiste tchéco-slovaque depuis deux ans à Paris, et seul capable d'approcher à tel point de l'âme de l'incomparable Polonais. Les relations de la petite Despoix et de cet étranger étaient suspectes, à n'en pas douter. Sans quoi pourquoi ne les eût-elle pas avouées?
La maîtresse de maison, émue, vint à Suzon, lui fit comprendre doucement le danger couru et la supplia, afin d'éviter les fâcheuses interprétations, de confesser le nom de son maître.