Les deux jeunes femmes s'embrassent, un peu pâles, aussi fiévreuses l'une que l'autre; Lucie entraîne Mathilde vers un siège de coin, dans la partie ombreuse de la pièce. Le cœur de Mathilde palpite.

—Eh bien! Eh bien! Qu'y a-t-il? demande-t-elle.

Lucie hésite un instant; on dirait que son cou grossit; elle ramasse en boule toutes les parties du discours qu'elle veut tenir et elle voudrait à la fois et expectorer le tout d'un seul mouvement et le diluer en parcelles innombrables, car si un délestage immédiat est à souhaiter, il y a aussi quelque satisfaction à narrer par le détail, et en prenant son temps, les maux dont nous souffrons.

La boule fait irruption, mais on s'aperçoit qu'une fois produite l'espèce de sidération—que celui qui parle éprouve presque autant que celui qui écoute—et quelle que soit la violence du choc, tout reste encore à exprimer.

—Il y a, dit Lucie—mon Dieu, tu savais que nous avions des embarras d'argent...—Eh bien! il y a que mon mari me trompe, ma chère... qu'il me trompe effrontément, et cela depuis au moins cinq ans! Il y a qu'il est ruiné aux trois quarts; et qu'en tout cas ma dot personnelle me paraît volatilisée...

—C'est impossible! dit Mathilde. Je n'en crois pas un mot.

—Je procède par le commencement, fit avec calme Lucie.

Les mains se quittent, et Mathilde s'assoit, bien, après avoir fourragé autour d'elle les coussins, comme si, dans la pièce voisine, Boskoff se mettait au piano.

—... Depuis au moins cinq ans! reprend Lucie.

—Mais, ma chérie, tu l'aurais su! objecte Mathilde; cela ne se cache plus: il n'y a pas une maîtresse de maison qui ne profite du moindre flirt pour inviter constamment avec nos maris la femme qui semble leur plaire...