— Un peu « collant » le Ranelagh !
On l’avait invité de nouveau. On le voulait avoir à tout prix.
Il n’était pas malaisé de discerner, à cet acharnement, une cause bien vulgaire : le pur amour-propre froissé. Mesdames de Chanclos ne se résignaient pas à paraître négligées vis-à-vis de leurs amies ; c’était une rivalité mesquine. Mais quel jeu périlleux que ces rivalités-là pour une jeune fille qui y prend part ! Mais à ce jeu, le cœur de la pauvre Bernerette ?… Le danger — si danger il y avait — devenait, par ce jeu, cent fois pire que ce qu’il y eût pu être par la présence et même par l’assiduité de Gérard. Oh ! ce cœur de Bernerette, que faisait-il en tout cela ?
Personne ne m’avertit, au Ranelagh, que Gérard avait été réinvité. Personne ne confessa qu’il avait refusé. Car il refusa. Je le sus, en même temps que quelques-unes des « Cinq ou six », en visite, sous les marronniers, un après-midi humide du mois de juin ; je le sus par lui-même, car il vint, enfin, ce jour-là, s’excuser de n’être pas venu depuis six semaines.
On le jugea très occupé, et de toutes sortes de façons, très pris, et de bien des côtés !… Ces dames, entre elles, échangeaient des clins d’œil. On se moquait de madame de Lansacq qui tirait vanité de savoir qu’il avait une maîtresse aux cheveux teints, comme si la Pompadour était toute l’histoire de Louis XV !… A peine Claude était-il parti, qu’une légende se forma, absurde et regrettable, où le nom d’un conseiller référendaire au Conseil d’État, qui venait d’épouser une femme beaucoup plus jeune que lui, était mêlé. Je ne pus m’empêcher d’intervenir et d’affirmer que Gérard, entre autres qualités, avait celle d’être loyal et fidèle. Du diable si, en disant cela, je pensais faire autre chose que m’élever contre un odieux potin.
Je compris aussitôt que Bernerette m’en savait un gré dont je l’aurais bien dispensée. Elle me regarda d’un air reconnaissant, et puis, dès qu’elle put me tenir à part, elle me dit :
— C’est bien de prendre la défense de ses amis !
Que Gérard fût fidèle, en effet, cela pouvait contrister les femmes intéressées à ce qu’il ne le fût pas, au moins à sa maîtresse, mais cela, au contraire, plaisait à une jeune fille. Pourtant cela signifiait qu’il aimait sa maîtresse, qu’il était, par conséquent, peu disposé au mariage ? N’importe ! cela plaisait à une jeune fille. Cela signifiait pour elle, j’imagine : « C’est un homme tendre et qui s’attache » ; et, pour une jeune fille, un homme n’est pas attaché indissolublement à sa maîtresse ; il reste tendre, et il s’attachera de nouveau à sa femme.
On me pria de dîner au Ranelagh ; Bernerette fut avec moi trop gracieuse. Elle se montra plus douce que de coutume, plus attentive à me plaire ; et il y avait dans ses façons, dans sa parole, dans sa voix qui m’émouvait tant, enfin jusque dans le plus insignifiant de ses gestes, une chaleur d’oiseau, une câlinerie, un roucoulement de tourterelle. Nous étions en tout petit comité ; nous parlâmes très librement de maintes choses : point du don Juan, car enfin c’eût été dépasser les bornes ! Nous semblions revenus aux réunions d’autrefois, à celles qui avaient précédé « la soirée du 23 », mais avec une Bernerette moins enfant et ayant, à s’être faite femme, infiniment gagné en grâces. Qui donc n’eût juré, ce soir, que c’était moi qui recueillais tout l’avantage de cette exquise métamorphose ? A tout propos, elle s’adressait à moi ; elle me demandait mon goût pour une robe d’été, pour un poney qu’elle allait avoir à la campagne, mon opinion sur une saynète où l’on voulait lui donner un rôle : « Si vous la trouvez trop bête, disait-elle, vous comprenez, je n’y figurerai seulement pas ! » Elle m’emmena dans sa salle d’étude à propos d’un portrait de moi qu’elle avait fait, l’automne dernier, au pastel, et qu’elle désirait retoucher. Elle me fit poser, en lumière, sous la lampe, le pastel calé à côté de moi ; sur la grande table en désordre, elle déplaçait le pastel et me déplaçait ; sa petite main touchait mon front et ma joue ; son jeune bras frais, nu jusqu’au delà du coude, à tout instant me frôlait le visage ; elle me tint un moment la tête entre les deux paumes de ses mains, en me regardant dans les yeux, sa tête charmante s’approcha à quatre doigts de ma bouche ; j’entrevis l’ivresse qui eût été la mienne, si elle m’eût aimé, et si je l’eusse vue venir ainsi, animée et heureuse, vers mon baiser ! Elle me dit :
— Oui, je le savais bien ! quelque chose m’avait échappé en vous !…