— Quoi donc ?
— La bonté. Vous êtes bon, Henri, vous avez de la bonté plein la figure !
J’eus, en tout cas, la bonté de sourire, car je n’en avais guère envie.
Puis elle me lâcha, remit le pastel au tiroir. Nous redescendîmes, et elle fit part à tous de la découverte de ma bonté. Je fus sur le point de lui demander grâce.
Cette soirée, qui parut à tous agréable, me fut plus dure que celle même où Gérard était là. Plusieurs fois mon instinct me pressa de fuir ; mais je sentis bien que déjà je n’avais plus le courage d’abréger la douleur qui me venait de Bernerette.
Si j’avais moins aimé Bernerette, qu’il m’était donc facile d’écarter de moi des coups plus pénibles, en me retirant de l’aventure à temps ! Je prétextais un voyage ; je ne reparaissais qu’en décembre au Ranelagh ! Sans moi, intermédiaire encore indispensable, point de Gérard au Ranelagh !… C’était pour moi tant mieux, tant mieux aussi pour le cœur de Bernerette !
Je ne prétextai pas de voyage, ah ! que non ! Je demeurai à Paris aussi longtemps que la famille de Chanclos elle-même. Et je m’arrangeai pour ne pas m’éloigner trop d’elle pendant la période des villégiatures. La tendresse amicale dont m’enveloppait depuis quelque temps Bernerette, le comprend-on ? c’était tout de même de la tendresse ! Bernerette amoureuse d’un autre, c’était tout de même Bernerette !
Elle ne parlait plus de Gérard. Madame de Chanclos avait cessé de recevoir ; on quittait dans ce temps-là Paris de bonne heure : les « Cinq ou six » étaient dispersées ; et il n’était guère admissible d’inviter quelqu’un qui ne fût pas tout à fait des familiers de la maison. Le beau Gérard, on l’avait pour longtemps perdu de vue. Deux ou trois jeunes gens, un cousin de Bernerette et moi, nous nous retrouvions tous les huit jours, quelquefois plus souvent, dans le beau jardin du Ranelagh. Bernerette avait rajouté de la bonté au pastel. J’avais avec elle de fréquentes causeries, où je remarquais qu’elle me parlait plus qu’autrefois d’elle-même ; elle disait à tout instant : « Je pense… Moi, je suis ainsi… Si je vous confessais que… » Et surtout : « Au fond de moi ! »
« Au fond de moi !… » Me l’a-t-elle répété ! c’était un inconscient appel à l’accompagner au fond de son cœur ! C’est là qu’elle demeurait à présent, je le voyais bien ; elle ne voulait pas le dire, mais elle avait élu domicile dans le sous-sol obscur où elle caressait une pensée constante, inavouée ; et après en avoir beaucoup ou joui ou souffert dans la solitude, elle avait bien envie de faire faire à quelqu’un ce qu’on appelle le tour du propriétaire. Ah ! Bernerette ! Bernerette ! ne devinai-je pas vos secrètes demeures ? Et ce muet manège m’inspirait une telle compassion que j’en oubliais parfois ma sourde rage de jaloux, et je n’avais de moments paisibles, et, ma foi, presque agréables, que ceux où je me sentais plein de pitié pour elle.
Elle me devina, tout au moins elle soupçonna ce dernier sentiment chez moi, et me répéta un jour, en me touchant la main, ce qu’elle m’avait déjà dit :