— Il y a aussi le père du petit…

— Mais oui !

— Je ne l’oublie pas, fit-elle naïvement, et, à vous dire la vérité, c’est celui-là qui me donne le plus de tintouin dans cette histoire ; non pas pour lui précisément, mon Dieu, non, mais à cause de ce pauvre petit chérubin qui est là-bas, au cimetière… Vous allez être de ceux qui se moquent de moi, parce que je me fais des scrupules, eh bien, tant pis ! Il y a quelque chose qui me dit que j’aurais dû épouser son père et pas d’autre…

— Vous auriez fait une bonne maman, Isabelle !

— Ne m’en parlez pas ! dit-elle.

Et la voilà aussitôt toute en larmes. Il n’y avait qu’un sentiment chez Isabelle, c’était l’amour de son petit mort.

Cette rencontre ne me fut pas inutile, mais elle doubla mon embarras ; elle me découvrit ce qui menaçait Gérard ; sa maîtresse, somme toute, lui avait écrit : « Épouse-moi ou j’épouse le jeune homme blond. » Qu’allait-il faire ?

Et que devais-je faire, moi ?

En conscience, avant que ce benêt ne prît un engagement irréparable, ne devais-je pas, pour Bernerette, essayer de retarder sa décision tout au moins jusqu’à ce qu’il pût revenir, au Ranelagh, revoir une jeune fille qui se mourait d’amour pour lui, l’entendre, lui parler, entendre ses parents qui, alors informés, sans doute, lui tiendraient peut-être le langage dont me gratifiait par erreur madame de Chanclos, dans sa dernière lettre ? Mais retarder sa décision, comment ? Si j’eusse reçu encore ses confidences ! Mais je n’avais que celles de sa maîtresse… Était-ce moi, à présent, qui allais assumer le rôle ingrat de dénonciateur, prévu par l’un des deux amis avec qui j’avais dîné chez Gérard ? Je me rappelai les paroles de l’auditeur de première classe : « Ce sera probablement notre devoir d’avertir Claude », et l’objection opposée par le même : « … Et alors… il rompra avec nous et épousera tout de même sa maîtresse. » Il ne s’agissait pas d’aboutir à ce que Gérard m’envoyât au diable ! Je n’avais non plus aucun titre suffisant à tenter de lui rendre un service de cet ordre ; mais je pensai à son collègue, à son ami, l’auditeur de première classe. J’avais oublié son nom ; je le retrouvai en consultant la liste du Conseil d’État ; j’eus son adresse. Je courus chez lui et par bonheur je le rencontrai. Sans lui livrer le secret de mademoiselle de Chanclos, je pus lui confier une partie de mes perplexités et de mes désirs, et il en retint, je pense, ce qu’il pouvait en être tiré de très favorable à l’avenir de Gérard, son ami. Il me promit son concours, et, entre autres mesures urgentes, de se rendre au Luxembourg afin de tenir d’Isabelle même la confidence qu’elle ne saurait manquer de lui faire, à première vue. Là-dessus, il pourrait dire à son ami : « Tu ne vas pas l’épouser, j’espère !… » et la suite. Quelques jours après, il avait l’obligeance de m’annoncer qu’il avait parlé à Gérard, car Gérard était revenu précipitamment à Paris, rappelé par les velléités matrimoniales de sa maîtresse, et, d’ailleurs, assez monté contre elle à ce propos. L’ami avait profité de ces dispositions, me disait-il, et Gérard était sorti de chez lui, stupéfait, incrédule encore, mais disposé à enquêter lui-même, tout prêt à rompre brutalement avec Isabelle.

— Ce n’est pas fait ! ajoutait l’ami.