Elle ne comprenait pas du tout l’erreur qu’avait pu commettre sa mère ; il me fallut insister, ce qui était atrocement gauche ; mais je n’étais pas au bout de ma peine ! J’arrivai à lui faire entendre, par lambeaux, que sa mère la croyait certainement amoureuse, que je m’en étais aperçu, mais amoureuse d’un autre…
— Comment ! d’un autre ?… dit Bernerette.
Elle s’indignait : un mouvement de colère l’agita. Elle laissa échapper quelques paroles assez aigres envers sa mère. Elle lui gardait rancune de n’avoir pas deviné, de longtemps, qui elle aimait. Pour Bernerette, c’était là gravement manquer à apprécier l’irrésistible attrait de Claude Gérard. Mais, du moins, pensait-elle que sa mère était incapable même de deviner qu’elle aimait ! Quant à la croire amoureuse et ne la croire pas amoureuse de Claude Gérard, non ! cela, c’était avoir quelle opinion donc, sur son goût ? Qu’elle fût amoureuse de Gérard et de nul autre, mais cela devait éclater aux yeux de tout être sensé ! Et à défaut d’être heureuse en cet amour, elle se contentait qu’on devinât qu’elle en souffrait. Certes, il ne s’agissait pas pour elle de faire des confidences, un aveu ! Elle portait un dieu en elle, et elle méprisait ceux qui n’en discernaient pas l’incomparable rayonnement. Voilà pourquoi elle avait été pour moi si gracieuse, du jour où elle avait soupçonné que, plus fin que tout autre, je discernais, moi, cette lumière !
— Qui donc, dit Bernerette, maman croit-elle que je puisse aimer ?
— Moi ! lui dis-je.
Et je me dépêchai d’éclater de rire, afin de le faire avant elle.
En effet, elle rit.
Nous rîmes ensemble.
Le lendemain, je chassai avec monsieur de Chanclos et deux voisins de campagne ; le déjeuner eut lieu entre hommes, dans un pavillon, à la lisière du bois ; je ne revis Bernerette que le soir, et je ne pus encore ce jour-là m’apercevoir de l’altération de sa santé comme je le fis au grand jour, lorsqu’elle m’apparut pour la première fois fardée.
J’eus peur, et pitié d’elle. J’oubliais d’un coup ce que j’avais souffert par elle, et la honte me prit de ma cruauté d’un moment, le soir de mon arrivée.