Assise sur un banc, coiffée d’un grand chapeau de tulle, elle travaillait à un ouvrage de main. Le soleil dorait ses cheveux. Son cou me sembla amaigri, et son nez plus fin. Tout de suite, d’ailleurs, elle m’avertit elle-même de sa mine mauvaise, en me confessant qu’elle avait eu la sottise de recourir à des drogues pour se faire engraisser, et qu’elle s’était fait mal. Je me moquai d’elle :
— C’est bien fait, mademoiselle !
— Oui, dit-elle, on n’est pas bête comme ça !
Mais malgré moi je regardais sa taille, et cette gorge qui, il y a six mois, mûrissait comme un fruit déjà lourd ! Un homme passe et voilà la récolte compromise ; c’est comme un rayon de soleil trop ardent ou un coup de vent de la mer…
A mon approche elle s’était levée, avait jeté son ouvrage et m’avait appelé : « Henri !… » d’un ton si tendre, que mon cœur battit comme autrefois, au premier appel de cette voix qui me charmait tant. Je pensai que l’idée lui était enfin venue que mon rôle avait pu être pénible et qu’elle allait au moins me manifester qu’elle ne l’ignorait pas. Mais elle souffrait tellement elle-même, qu’elle n’imaginait pas qu’un autre à côté d’elle pût être blessé. Ce n’était déjà plus qu’un petit être qui défendait sa vie avec acharnement, par tous les moyens. Ce tendre : « Henri ! » voulait dire : « Pauvre petite Bernerette ! »
Elle m’entraîna vers la charmille, à l’ombre. Je remarquai qu’elle se tenait avec insistance entre le soleil et moi, à contre-jour, et qu’elle ne vous parlait plus en face, et qu’elle vous tournait son profil quand on lui adressait la parole ; elle avait d’ailleurs accommodé son chapeau en forme de capote, et ce n’était plus guère que le bout de son nez qu’on voyait quand elle détournait la tête. Elle se cachait ! Elle ne voulait pas que j’emporte d’elle l’impression que sa beauté diminuait.
Je n’avais pas eu le loisir de voir, la veille, en pleine lumière, le paysage étalé à nos pieds : la Loire endormie, ses longs sables en fuseaux, ses larges îles de peupliers feuillus, une barque qui pourrit, deux toues qu’un homme dirige à la gaule, un filet tendu, un horizon sans bornes qui se confond avec le bleu opalin du ciel ; au-dessous de nous, au bord de la levée, de noirs trous de cheminées, quelques-unes fumantes, au milieu de rocs blanchâtres, de jardinets, de petits vignobles ; sur la route plate, une charrette transportant des tonneaux, une bicyclette filant comme une libellule, et le sentiment de la paix parfaite universellement répandue, depuis les plus menus objets aperçus jusqu’aux plus grandes choses.
Je dis à Bernerette :
— Que j’aime cela ! comme ce pays repose !…
» Et l’on voit les pignons du château de Langeais !…