J’eus l’air de dire à mon tour : « Qu’avez-vous donc fait pendant que nous étions à la chasse ? » Je me plaignis ; je lui répétai que je ne pouvais tolérer la durée d’un tel quiproquo, où mon rôle était ridicule et deviendrait indélicat. Je manifestai l’intention de parler moi-même à madame de Chanclos. Bernerette me dit :
— Oh ! vous n’avez donc pas confiance en moi ?
Le lendemain, on chassa encore. En vérité, je n’attendais pas, comme Bernerette, que M. de Chanclos me parlât, entre deux coups de fusil, de l’état du cœur de sa fille, mais j’attendais moins encore que M. de Chanclos et le voisin de campagne même qui chassait avec nous, me traitassent avec une certaine affabilité dont la nuance dépassait, d’une façon infinitésimale peut-être, mais dépassait, la mesure ordinaire. Ce fut le voisin de campagne qui m’aida à faire cette découverte. Il n’était pas de ceux qui nous accompagnaient l’avant-veille ; celui-ci, d’un naturel moins réservé, me laissa presque clairement entendre qu’il me tenait pour un prétendant à la main de mademoiselle de Chanclos. Mon sang ne fit qu’un tour. Mais que dire ? Et cet indiscret m’ouvrit les yeux sur maintes particularités qui m’avaient échappé. M. de Chanclos me traitait autrement que de coutume, oui ; comment ne l’avais-je pas remarqué depuis trois jours ? Enfin il n’y avait pas jusqu’aux domestiques qui ne montrassent un zèle inusité à me servir. Je revins furieux et en me jurant à moi-même que la nuit ne se passerait pas que je n’eusse parlé ouvertement à la mère de Bernerette. Et dès le seuil du château, en saluant Bernerette, je l’avertis de mon intention. Elle me serra la main à me faire mal et me dit tout bas :
— Ne parlez pas : vous me perdez !
A ces mots-là, je ne reconnaissais plus Bernerette : ils sonnaient le roman, le théâtre. « Ne parlez pas, vous me perdez ! » Elle avait entendu ou lu cela quelque part. Ils lui venaient à la bouche dans un moment où elle cessait d’être naturelle, où elle se forçait, je l’aurais parié, pour soutenir quelque machination pouvant servir à ses fins. Et je me torturais l’esprit à me demander en quoi le fait d’entretenir l’erreur de tous sur ses sentiments pouvait être avantageux à ses projets. Que ne me mettait-elle au moins dans la confidence, puisque c’est moi qu’elle employait comme pantin dans la comédie qu’elle donnait ou laissait jouer devant elle.
Je me contins jusqu’après le dîner, qui me parut long. Puis, quand je pus prendre Bernerette à part, dans le jardin, je me fâchai.
Elle se mit à pleurer, et s’en fut, sous la charmille, dissimuler ses sanglots. Je ne comprenais plus rien à son état, sinon qu’elle était exaltée et malade. Je n’osais plus ni la suivre, depuis que je savais comment mon intimité était interprétée, ni paraître lui avoir fourni un prétexte à bouderie, ce qui était plus grave encore.
J’allai la rejoindre. Elle me dit :
— Vous voyez, voilà ce que vous faites !…
En effet, n’était-ce pas moi qui étais cause qu’elle pleurait !… Elle n’eût pas pleuré si j’eusse laissé les choses aller leur train, si j’eusse accepté le rôle intolérable que j’endossais, si j’eusse mérité enfin que bientôt l’on me mît à la porte de la maison ! Je ne pus pas, ce soir-là, lui tirer une parole sensée ; quand j’insistais, elle recommençait de pleurer ; quand elle cessait de pleurer, elle répétait :