— Vous voyez !… Vous voyez !…

Je m’exaspérais ; je maudissais la faiblesse qui m’avait amené à la Tourmeulière. Mais m’en aller brusquement était impossible ; annoncer mon départ, c’était m’exposer à ce que monsieur ou madame de Chanclos me parlassent ouvertement, et je devais éviter avec soin cette extrémité. J’étais prisonnier. Mais tarder à les détromper c’était aussi courir le risque qu’ils entreprissent de me parler. Il était urgent d’agir. Je me fixai le lendemain matin comme dernier délai.

N’avais-je pas aussi à me livrer à des conjectures au sujet de l’étrange, de l’inexplicable obstination de Bernerette ?

Je ne parvins, ni ce soir-là, ni dans la suite, à éclairer cette partie obscure de la conduite de Bernerette. Mais il m’est arrivé, depuis lors, de remarquer dans la vie des femmes, des passages mystérieux où certainement elles-mêmes n’ont pas vu clair.

Et sous mes yeux, quelle nuit magnifique d’automne !… La Loire basse, déchirée en lambeaux par ses sables et ses îles, ressemblait de loin à ces traces argentées que laissent les limaçons dans les allées des jardins ; le calme était immense, l’air frais ; des parfums d’héliotropes et de fruits mûrs montaient, s’évaporaient et se recomposaient, comme de petites nuées pesantes et tangibles ; plusieurs fois, l’aboiement d’un chien sembla venir de l’autre côté du fleuve, et des chouettes miaulèrent dans la tour ruinée ; mais la plupart du temps la tranquillité était telle qu’à huit cents mètres, j’entendais un poisson sauter hors de l’eau.


Une si belle paix n’allait-elle pas m’apporter l’oubli momentané de mes ennuis avec le sommeil ? quand une idée nouvelle, imprévue, surgit tout à coup comme un mal de dents qui commence, dont on n’est pas très sûr tout d’abord, qui se dissipe en une minute, puis revient, puis s’affirme, puis grandit, envahit la face, absorbe le cerveau et vous torture.

Cette erreur, commise par la famille de Chanclos, par leurs amis et leurs gens, au sujet du cœur de Bernerette, cette erreur qui, depuis trois jours surtout, avait pris pour moi de telles proportions qu’elle dépassait mes autres ennuis, ma jalousie, mon amour même ; cette erreur qui, après avoir indigné Bernerette, semblait à présent, et pour un motif inconnu, être si tenacement adoptée par elle, elle s’infiltra soudain en un repli de ma cervelle jusqu’alors épargné. Elle se présenta à moi comme un prolongement du cauchemar de scrupules qui m’agitait tout éveillé. Cette erreur, me dis-je, est-ce qu’elle n’a pas été commise par Claude Gérard lui-même ?

Est-ce que les premiers mots de Gérard, en me tendant la main à la « soirée du 23 » n’ont pas été — et je m’en souviens, car ils m’ont frappé par leur ton de délicatesse douteuse : — « Mes compliments, mon cher, tu es joliment bien dans la maison !… » Est-ce que Gérard, en me voyant familier au Ranelagh, empressé même auprès de mademoiselle de Chanclos, au dîner, n’a pas été induit à soupçonner une secrète entente entre mademoiselle de Chanclos et moi ? Et une des raisons pour lesquelles il s’est montré, par la suite, discret jusqu’à l’excès quand il s’est agi des Chanclos et de Bernerette, n’est-elle pas qu’il considérait Bernerette comme une jeune fille engagée, sur le point d’être fiancée, peut-être ? Et quel que soit l’attachement de Gérard pour sa maîtresse, est-il bien certain qu’il aille jamais jusqu’à la lui faire épouser ? Et si Gérard savait qu’une jeune fille d’excellente famille, jolie et riche l’aime à en perdre la santé, est-ce qu’il commettrait la sottise de se lier de nouveau avec Isabelle ? Est-ce qu’il ne regarderait pas Bernerette d’un autre œil qu’il ne l’a fait jusqu’à présent ? Est-ce qu’il ne se prendrait pas peut-être à l’aimer ? Est-ce qu’en l’aimant il ne ferait pas son bonheur ? Et moi ? ne suis-je pas très coupable, si je n’informe pas Gérard de ce qu’est exactement ma situation vis-à-vis de mademoiselle de Chanclos ?

Il est possible qu’à l’état normal je n’eusse pas pris le parti qui s’imposa à moi dès ce moment-ci ; mais j’en étais arrivé, à force d’être molesté, à adopter avec une sorte d’ivresse tout ce qui pouvait m’être le plus douloureux. La même rage qui m’avait fait me vouer dès le début de l’aventure au service de Bernerette amoureuse, m’obligea contre moi-même à me faire, moi, l’ouvrier du dénouement de l’aventure ! Je décidai d’écrire à Claude Gérard.