M. de Chanclos tint à lui faire examiner de près ses vignes. Gérard, fils d’un petit propriétaire bourguignon, avait le goût de la culture et quelques connaissances précises ; ils s’accrochèrent par là volontiers l’un à l’autre. C’était une jolie terre que la Tourmeulière ; et M. de Chanclos en raffolait. Il fut très content de Gérard. Gérard se trouva bien d’avoir marché beaucoup, tiré un peu, causé avec M. de Chanclos, parlé avec moi d’Isabelle. La première soirée, de même, se passa très convenablement : Bernerette ne voulait pas faire la coquette ; Gérard ne pensait pas à se montrer galant. Je m’en voulus de m’être tantôt si effrayé de leur rencontre. Et bien, quoi ! ils étaient là tous les deux ! le feu ne prenait pas ; Bernerette plutôt paraissait apaisée.

Gérard, le lendemain, attendait une lettre. Elle ne vint pas. Il s’informa de l’heure des courriers ; il n’y en avait qu’un par jour ; mais en allant au bureau de Langeais, vers quatre heures, il trouverait sa correspondance, lui affirma-t-on ; et il fut tranquillisé. Puis on organisa une promenade à Langeais, en bande. Gérard n’y trouva point de lettre ; mais on ne lui laissa pas le loisir d’en souffrir ; une visite de la ville, un goûter, un retour en partie à pied sur la levée de la Loire ; la causette, le long du chemin, avec de vieilles bonnes femmes troglodytes, assises au pas de leurs grottes et de qui Bernerette était l’amie ; et puis le calme incomparable d’un beau coucher de soleil avant de remonter au château, retinrent Gérard de s’alarmer outre mesure de ce qui se passait à Paris ; il fut un convive aimable, le soir.

— Crois-tu, me dit-il, le bougeoir à la main, en allant se coucher, que cette coquine ne m’écrit seulement pas !…


Gérard reçut cependant des nouvelles de sa maîtresse : il me le dit, sans rien ajouter, ce qui me laissa croire qu’elles n’étaient pas bonnes ; mais elles ne l’irritèrent pas, d’où je conclus ou qu’elles annonçaient que la situation se maintenait simplement telle qu’elle était, ou que lui-même s’aguerrissait contre les inconvénients de la situation. Alors, n’était-ce pas que, par hasard, il se plaisait à la Tourmeulière ?

Il avait plaisir à la chasse, les soirées étaient douces et les nuits reposantes.

Un jour, au milieu d’une bien jolie lande de bruyères roses d’où les toits du château émergeaient au loin et d’où l’on apercevait, par delà les cheminées et pignons, toute confuse dans une brume bleuâtre, la rive opposée de la Loire, il me dit :

— C’est curieux que tu n’aies jamais songé à épouser mademoiselle de Chanclos ?

Je m’arrêtai et je regardai au loin, en me garantissant le visage avec la main.

— Mademoiselle de Chanclos n’épousera que qui lui plaira.