De telles scènes me faisaient grand mal. Je m’en allais, le soir, les jambes et le cœur rompus. Je l’aimais tant, que j’étais, malgré tout, crédule ; en fait, nul jeu de coquetterie n’eût été troublant comme ces tendres réticences, ces serrements de main muets et ces larmes.


Je passai une nuit folle. Mon supplice était de me moquer de moi-même et de me mépriser à cause des rêves trop beaux que j’osais faire. J’étais honteux, mais insensé. J’arrivai à Beaulieu plus tôt qu’à l’ordinaire. Mais j’avais oublié qu’il y avait ce jour-là du monde : des amis déjeunaient ; ils passèrent l’après-midi ; ils rentraient à Cannes et ne prirent qu’un train du soir pour y être à l’heure du dîner. On resta même un peu trop tard dehors, et Bernerette toussa ; elle avait eu le tort de beaucoup parler aussi. Pourtant, elle n’avait pas eu un mot, pas un regard particuliers pour moi… Ah ! la maudite journée.

Le lendemain, à mon arrivée, j’appris qu’elle avait eu la fièvre et qu’elle toussait. Je crus voir une jolie bulle de savon que j’avais moi-même soufflée un jour, et qui crevait. Bernerette ! Bernerette ! vous étiez donc décidément condamnée ? Tous ces beaux jours de répit, c’étaient donc des duperies, des mensonges du beau ciel d’ici ? Ah ! bouche charmante ! petites syllabes précipitées ! ô volupté éphémère ! Jamais, à aucun moment de ma vie, il n’eût pu m’être plus insupportable de me voir arracher Bernerette !

Quand je la vis sur sa chaise longue, affaissée comme du linge humide, je crus que j’allais la serrer dans mes bras et l’emporter pour la défendre contre cette mort qui semblait la tirer par en bas ! Ma tendresse ne put se dissimuler ce jour-là. Dès que je fus seul avec la pauvre petite, je pris une de ses mains et j’osai la couvrir de baisers.

En même temps, un flot de paroles arriérées me montait à la gorge, m’étouffait et retardait le moment de lui dire que je l’avais toujours aimée, que je l’avais tant aimée ! Elle vit bien ce que j’allais lui dire. Elle m’ôta sa main un moment pour porter un doigt à sa lèvre et faire : « Chut !… » Et elle me rendit sa main.

Je recommençai de baiser sa main en silence. Cette peau un peu trop chaude !… Ces fins doigts que le soleil pénétrait !… Ces petits os d’oiseau qu’on sentait à peine enveloppés !… Mes baisers sur cette frêle chose, c’était ma vie, dix-huit mois contrainte, qui s’épanouissait, fleurissait ! Bernerette baissait les paupières ; elle ne me regardait pas ; mais sa figure, calmée, était d’une bienheureuse.

Nous ne fûmes pas longtemps seuls. Madame de Chanclos me dit :

— Mais c’est vous qui êtes souffrant, mon ami ; Bernerette a bien meilleure mine que vous !…

En effet, j’étais vert d’émotion et Bernerette gardait sa physionomie paisible et aisée, malgré le rhume, disait-on, qu’elle avait contracté hier soir. Le temps était toujours splendide ; nous allâmes, malgré le rhume, au jardin, après midi, et là, comme je ne pouvais lui toucher la main avec toute l’ardeur que je n’aurais pas contenue, je la suppliai :