— Pourtant, Bernerette, il faut que je vous dise !…

Elle sourit et referma les yeux ; puis elle me laissa dire.

Je n’eus d’elle qu’un même mot, et elle le répéta toutes les fois que ma confession lui découvrait les crises d’un amour si vrai et si grand, que moi-même, à les exprimer, je frissonnais. Elle disait : « Henri !… Henri !… »

Nous étions, d’ailleurs, fréquemment interrompus. Sa mère passa une bonne partie de la journée avec nous. Cependant, comme nous rentrions au salon, emportant les pliants, Bernerette me dit tout bas :

— Vous m’avez fait du bien !

Là-dessus survint la visite d’un célèbre médecin de passage à Nice, que monsieur et madame de Chanclos avaient été poussés à consulter par leurs amis de Cannes, et quoiqu’ils jugeassent la chose inutile, l’avis du médecin de la famille suffisant bien. Le célèbre médecin commença par interdire absolument le retour à Paris, « même en mai, même en juin, même pour l’été, même pour l’année, et même pour deux années suivantes ! » Telles furent ses propres paroles. Ensuite, il déclara que Beaulieu non plus n’était pas favorable, et ordonna Davos, la montagne, l’air « intégralement pur. » Monsieur et madame de Chanclos furent atterrés ; ils vivaient persuadés que leur fille n’était pas atteinte, puisqu’on l’envoyait dans le Midi, qui n’est pas sérieux. On l’envoyait à Davos ; ils la tenaient pour perdue.

Bernerette, elle, accepta très philosophiquement l’arrêt, non qu’elle eût sur l’ordonnance du séjour à Davos le préjugé de ses parents, mais parce que, — et je croyais bien l’avoir remarqué déjà, même dans ses jours de santé, — elle n’avait conservé aucun espoir de vivre. Je le vis à son œil indifférent, durant toute la journée où son père et sa mère, inaccoutumés aux épreuves, ne parvenaient pas à dissimuler leur tourment. J’en fus, quant à moi, très bouleversé, parce qu’après les aveux que je lui avais faits, qu’elle m’avait laissé lui faire et qu’elle avait accueillis avec tant de bonheur, cela ne lui laisserait donc pas de regrets, de mourir ? Je lui en voulais beaucoup de sa résignation. Mais je ne partageais ni l’alarme soudaine et exagérée des parents, ni le calme désespoir de Bernerette. En tout cas, je devais la quitter dans deux jours pour rentrer à Paris ; et je comptais sur l’air de Davos, comme on compte toujours sur quelque remède nouveau, ceux d’hier étant reconnus vains.

J’aimais tant, aussi ! que je voyais uniquement l’heure présente ou celle qui doit aussitôt la suivre ; et je savais qu’il m’en restait vingt-quatre à passer près de Bernerette, et que toutes seraient employées à lui redire mon amour. On m’eût affirmé que, dans vingt-quatre heures, moi-même je mourrais, qu’est-ce que j’eusse préféré faire, sinon ce que précisément j’allais faire ? et qu’est-ce que j’eusse fait avec plus de frénésie et d’ivresse heureuse ? Rien, rien.


Ces deux jours sont des plus beaux que j’aie vécus. Sans me laisser impressionner par une destinée trop sombre, je sentais bien que la menace en planait sur la tête de celle que j’appelais, ces deux jours-là, enfin ! « ma petite bien-aimée ». Ce n’est pas pour cela que je l’aimais davantage ; mais tout de même je l’aimais mieux, et les mots, pour lui exprimer mon amour, étaient moins retenus par cette espèce de pudeur que j’ai à parler d’un grand sentiment. La disproportion se trouvait diminuée entre le lyrisme élevé du cœur et la médiocre vie : des paroles de passion y pouvaient tomber sans faire sourire celui même qui les dit et qui les pense.