— Oh ! reprit-elle, je l’aurais voulu, je l’aurais souhaité de tout mon cœur ! J’ai en vous une confiance absolue ; vous êtes le meilleur ami de Bernerette ; j’autorise ma fille à vous écrire quand vous serez séparés ; dites-le-lui vous-même ; qu’elle vous écrive, cela lui fera du bien…
Et elle en revint à son idée, en clignant des yeux :
— Et puis, comme cela, je crois bien que quelques-unes des lettres qu’elle écrit iront à leur destinataire !… Ne dites pas non : vous n’en savez rien. Les jeunes filles, voyez-vous, celles même qui se croient audacieuses, ont bien des timidités. On griffonne du papier, on griffonne, mais on n’envoie pas le billet ; c’est un peu comme lorsque nous crions bien haut : « Oh ! à celui-ci, je vais lui dire son fait ! D’abord, je lui dirai : « Monsieur !… » Mais on ne lui dit même pas : « Monsieur !… » On évite de le rencontrer.
J’étais confondu ; je me retirai ; madame de Chanclos ne me lâcha pas la main :
— Et vous, répondez-lui, je vous en prie ! répondez-lui sans crainte. Elle n’écoute ni son père ni sa mère, mais ce qui vient de son ami est comme un oracle…
— Merci, madame ! Au revoir, madame, à demain !
Ce dernier jour, ce fut Bernerette qui me pria :
— Henri ! parlez-moi comme hier…
Et elle ne laissa perdre aucun des instants où nous nous trouvions seuls. Je la voyais se tapir, avec un petit frémissement des épaules, contre les coussins de sa chaise longue, comme un oiseau qui se met au nid ; elle fermait les yeux et elle était toute prête à recevoir ma tendresse. Moi, je l’aimais trop, j’étais trop ému pour savoir parler. Je n’ai jamais compris l’éloquence amoureuse ; quand on aime, on dit plus par ce qu’on ne dit pas que parce qu’on exprime. J’étais gêné aussi parce que, quand on dit qu’on aime, on parle surtout du passé. On dit combien, à tel moment, on a aimé, comment on a aimé tel jour : « Oh ! tel jour, vous souvenez-vous ? vous portiez une robe bleue ?… » C’est toujours la même chose ! Et le passé, c’était ma souffrance muette, ma jalousie. Je ne voulais pas parler de l’autre ; je sentais que je commettrais une grande faute en parlant de lui. Mais j’aimais tant, que, parmi mes mots embarrassés et sincères, quelques-uns la touchaient, la pénétraient et semblaient vraiment l’inonder d’un bien-être inconnu d’elle.
Je m’enivrais moi-même, peu à peu, du bonheur que je semblais répandre, et je me souviens que je compris, un moment, que je serais capable, si cela continuait, de dire plus de paroles que je ne voulais et de les arranger plus adroitement, pour produire sur cette figure chérie un plus long ou un plus vif contentement. En pensant à cela, je m’en attristai et je m’arrêtai de parler.