Je dis à Bernerette :
— Oh ! regardez-moi !
Elle s’arracha d’un rêve et m’ouvrit ses yeux. Mais ce n’étaient pas ceux de la figure bienheureuse qu’elle faisait quand elle baissait les paupières. J’en éprouvai un malaise soudain, incertain, indéfinissable, qui me fit lui demander, comme un secours pressant :
— Oh ! Bernerette ! dites-moi quelque chose, vous !
Elle me dit gentiment, tendrement :
— Henri !
Mais c’était du ton dont elle me disait si souvent : « Vous êtes mon meilleur ami… » Je faillis pleurer. Je tenais sa main dans la mienne ; je me mis instinctivement à la baiser avec frénésie ; et puis j’eus envie de baiser le bras, sous la large manche, et plus, si c’était possible. Ma main enveloppa ce bras, en pressa la chair ; et cela éteignit tout à coup l’éclair qui m’avait secoué. La lueur avait été tellement rapide que si la commotion en persista en moi, je ne me souvins plus de sa cause. Un peu plus tard, quand j’y repensai, je l’attribuai au changement de temps brusque qui se produisit peu après, qui nous interrompit et nous occupa assez niaisement le reste du jour. La mer avait noirci tout à coup au large ; on avait vu une barre sombre approcher de la côte, deux barques de pêche regagner Nice en amenant leurs voiles, les arbres du Cap se coucher alors que l’air était parfaitement calme autour de nous, puis, comme nous nous dépêchions de rentrer les chaises, la guérite d’osier arrivait toute seule à mi-chemin de la maison, plus vite que nous : c’était le mistral, qui ne fit plus relâche. Et chacun répéta, jusqu’au soir : « C’est tant mieux, car on regrettera moins de quitter ce pays par un mauvais temps. »
Dans la soirée, Bernerette me dit, à part :
— Je vous demande pardon, Henri, de vous avoir quelquefois fait de la peine : mais je ne savais pas !… Vous auriez dû me parler plus tôt !
Comme je ne répondais pas, elle ajouta :