Le lendemain matin, mon père prétendit avoir la migraine, et, au lieu de s'enfermer dans son cabinet, comme à l'ordinaire, il demeura «à se faire éventer» sur la terrasse. J'étais à côté de lui. J'aperçus qu'il épiait les gens qui montaient du bas de la ville. C'était une drôle de migraine qu'il avait: elle ne lui permettait pas de quitter de l'œil la Grande-Rue. A un moment, il tressaillit. Il y avait un homme que j'avais vu, comme lui, monter depuis la ruelle tournante qui vient du pont. Cet homme portait un gros paquet. Mais j'avais l'œil plus fin que mon père; je lui dis d'un ton assuré:

—Ce n'est pas elle.

—Elle?… Qui? quoi? demanda-t-il aussitôt.

—La bourriche.

Il leva les sourcils. Il aurait eu envie de rire, mais il n'osa. Il était un peu vexé aussi que j'eusse découvert la cause de son tourment: il tremblait que les Plancoulaine ne renvoyassent la bourriche.

A midi, il était calmé. La bourriche ne pouvait revenir. Que diable! on ne laisse pas perdre du gibier. On le retourne ou on le garde. Évidemment, on le gardait. Il me dit:

—Tu n'as pas reçu de lettre, au moins?

—Moi?

De ma vie je n'avais reçu de lettre.

J'en reçus une par la distribution du soir: